Solana

31 ans > 21 ans

Attention : dans ce billet, je fais mention de mort, de deuil et de violences sexistes et sexuelles. Prenez soin de vous <3

Aujourd'hui, j'ai 31 ans (ou plutôt hier, au moment où je posterai ce billet). Je ne sais pas pourquoi, ça me fait plus l'effet d'un cap passé que l'année dernière. Comme si le petit 1 ajouté derrière venait confirmer que ça y est, c'est bon, plus de retour en arrière possible. Je déteste cette société agiste qui fait croire aux femmes qu'elles sont vieilles passé 30 ans, alors que ça n'est objectivement pas vieux - et que quand bien même, ce n'est pas grave et tout à fait normal d'être vieux.ieille -. Mais je dois avouer que dernièrement, lorsque j'ai remarqué que les deux cheveux blancs qui se battaient en duel sur ma tête depuis des années s'étaient fait plein de nouveaux copains, ça m'a fait un peu bizarre.

En début d'année, un vent de nostalgie s'est emparé des réseaux (bon ok : d'Instagram) et tout le monde s'est mis à parler de son année 2016. Je ne suis pas quelqu'un de très nostalgique, mais tout ces reels et autres carrousels m'ont poussée moi aussi à regarder dix ans en arrière. Autant vous dire que le voyage fut mouvementé.

En janvier 2016, un de mes copains est mort brutalement. Je me rappelle comme si c'était hier de cette matinée blanche et froide en apparence normale, de mon pyjama dans ma chambre d'ado, de ces terribles mots sur l'écran de mon portable. Je ne souhaite à personne de devoir enterrer un copain à 20 ans. Dix années se sont écoulées depuis, et j'ai encore la boule au ventre en écrivant ces mots. Lui aussi, en ce mois de mars, il aurait eu 31 ans.

Les mois qui ont suivi se sont écoulés comme dans un brouillard. De janvier à juillet, je n'ai que de vagues souvenirs flous. Je ne sais pas avec qui j'ai fêté mon anniversaire, quels examens j'ai passé, si je parlais du deuil que je vivais à mes proches (sans doute que oui), si j'ai été une bonne amie ou une bonne colocataire (sans doute que non). Je suis sûre qu'il y a eu plein de jolis moments, d'ailleurs quelques unes de mes amitiés les plus précieuses aujourd'hui sont nées à cette époque. Mais je me rappelle surtout avoir été perdue, paumée, à l'ouest (j'habitais à Caen) (oui il s'agit effectivement d'une pauvre tentative d'humour dans ce récit ma foi pas très drôle). A ce moment-là, j'aurais aimé que quelqu'un.e me dise d'aller voir un.e psy, mais c'était les années 2010, et j'étais entourée de jeunes adultes ayant à peu près la même maturité émotionnelle que moi à l'époque. Alors j'ai pris le magnésium que me donnait ma mère (c'est son remède à tous les maux), et j'ai fait comme je pouvais.

En 2016, j'étais aussi dans une relation avec un homme de 9 ans mon aîné, avec qui je sortais depuis quelques mois. Le genre de relation dont on dit après qu'elle était toxique, avec le genre d'homme qu'on qualifie de "forceur", avant de réussir à mettre les vrais mots, parfois des années après. Si notre écart d'âge (qu'il ne manquait pas d'utiliser à son avantage) ne m'avait pas mis la puce à l'oreille, le profond malaise teinté de crainte que je ressentais trop souvent quand je me retrouvais dans le même lit que lui aurait dû me pousser à prendre la poudre d'escampette. Je ne sais pas pourquoi je ne l'ai pas fait. Après tout, j'étais déjà féministe, j'étais renseignée, je savais. Encore aujourd'hui, je ne me l'explique pas. A la fin de l'été, nous ne sommes séparé.es. J'aurais aimé pouvoir dire que c'était de mon initiative, mais il faut croire que j'étais encore dans le brouillard. Je me rappellerai toute ma vie de l'immense sentiment de soulagement et de légèreté qui m'a envahie, dès l'instant où je lui ai tourné le dos pour ne plus jamais le revoir.

A l'automne, je suis partie en Allemagne pour un an d'études à Dresde, la capitale de l'est. Et ça a sauvé mon année. Je me suis jetée corps et âme dans cette vie d'expatriée temporaire, avec la volonté de parler allemand pour de vrai à la fin de l'année (ja, ich habe es geschafft). Dans cette ville un peu austère, défigurée par les bombes anglaises et fragmentée par la fin de la RDA, j'ai recollé les morceaux de mon âme. A Dresde, je dois aussi en partie de mon cheminement politique. C'est en étudiant la RDA que j'ai compris que le capitalisme était aussi une idéologie, qui produisait ses propres récits et son système de valeurs. C'est en voyant la ville prise d'assaut par les néo-nazis de Pegida tous les lundis soirs - au point que les dresdois.es déconseillaient à mes ami.es non blanc.hes de sortir ces soirs-là - que j'ai réalisé que l'antifascisme n'était pas une idée extrémiste, mais une absolue nécessité. C'est en battant le pavé avec les organisations étudiantes antifascistes que j'ai expérimenté pour la première fois la joie qu'on trouve dans la lutte.

Je ne sais pas trop comment conclure ce billet finalement un peu nostalgique. Je ne raconte pas tout cela pour susciter la pitié, déjà parce que je vais bien, et parce que j'ai malheureusement autour de moi des personnes qui ont vécu des deuils bien pires et des relations bien plus violentes. Je n'ai pas non plus de leçons de vie super inspirantes à tirer, du genre "ce qui ne vous tue pas nous rend plus fort.e" ou autre phrase bête. Car j'aurais préféré que tout cela n'arrive pas. La vérité, c'est que j'aurais aimé que mon ami ne soit pas mort. Je ne sais pas si on serait encore potes à l'heure qu'il est, mais j'aurais aimé qu'on ait une chance de le découvrir. J'aurais aimé qu'il n'existe pas d'hommes trentenaires qui, au lieu de faire une thérapie, jettent leur dévolu sur des femmes plus jeunes en espérant les manipuler et les modeler comme ils le veulent.

Le seul truc un peu cliché avec lequel j'ai envie de finir, c'est : quelle joie d'être en vie. Je suis heureuse de pouvoir compter mes nouveaux cheveux blancs, de fêter mon anniversaire certes sans mes copain.es mais avec mon amoureux, de recevoir plein de messages auxquels je vais répondre trop tard en culpabilisant, de boire du vin géorgien alors que je ne bois plus (et donc d'être ivre au bout d'un verre et demi). Je suis même heureuse de pouvoir m'indigner, par exemple quand Glucksmann dit qu'il n'y aura pas d'alliance avec LFI au second tour des municipales, ou quand des journalistes demandent son avis à Glucksmann alors que tout le monde s'en fout.

Joyeux anniversaire à moi, et vivement 2036.