Solana

Carnet de voyage #1 - Encabanée

Depuis octobre 2025, je voyage entre la France et le Japon par la voie terrestre avec mon copain. Dans ce format, je vous partage quelques pages de mon carnet de voyage. Cet extrait a été écrit dans les montagnes autour de Topluca, en Turquie.

Le voyage, parfois, est statique. C'est ce qu'on découvre ces derniers jours, depuis qu'on a posé nos (beaucoup trop) gros sacs de randonnée dans une cabane accrochée au flanc d'une montagne, quelque part entre le mont Kaçkar et la Mer Noire.

Notre cabane c'est celle de gauche Notre cabane c'est celle de gauche

L'autrice et voyageuse Lucie Azema confiait, dans son livre "Les femmes aussi sont du voyage", à quel point elle aimait se trouver des abris dans les lieux où elle voyageait. Elle écrit : "On me demande souvent ce qu'est le vrai voyage pour moi : je dirais simplement, et en toute subjectivité, que c'est celui qui s'ouvre sur une succession de chambres à soi", reprenant l'expression de Virginia Woolf.

Je crois que c'est un peu ce qu'on est venu chercher ici, une chambre à nous, une maison temporaire. On se délecte de cette immobilité, après deux mois à traverser le pays d'ouest en est, de la côte égéennne à l'ambiance méditerranéenne aux montagnes enneigées d'Anatolie centrale, deux mois à changer de lieu d'ancrage tous les quatre jours en moyenne. Nos cerveaux dopés à la nouveauté se reposent : chaque jour le même paysage, les mêmes chemins empruntés, la même routine qui se met en place. Avec aucune décision à prendre, si ce n'est choisir notre itinéraire de balade du jour, ou décider de ce qu'on va manger.

Le matin, quand je lève la tête du lit, je suis émerveillée par la vue qu'offre l'immense baie vitrée de notre cabane sur la montagne d'en face. A chaque matinée son spectacle : selon la météo du jour, la montagne est tantôt plongée dans la brume, tantôt éclairée par les rayons du soleil. Un matin, notre petite habitation s'est retrouvée dans une purée de pois si épaisse qu'on n'y voyait rien au-delà de cinq mètres.

Des heures ici Des heures ici

Je vais d'emblée mettre fin à l'imposture : contrairement à l'héroïne du roman de Gabrielle Fiteau-Chiba à qui j'emprunte le titre de ce post, nous ne sommes pas du tout en autarcie. Nous sommes au contraire entouré.es de nombreuses habitations, accolées à notre montagne et à celles alentours. Beaucoup d'entre elles sont aux trois quarts suspendues dans le vide, avec parfois de simples poteaux en bois qui les retiennent au sol, et je me demande, tout en n'ayant pas la moindre compétence en BTP, si c'est bien raisonnable de défier autant la gravité dans une zone sismique.

C'est une région très touristique l'été, mais en ce mois de février, nous sommes les seul.es touristes à la ronde. Les habitant.es du village d'à côté sont souvent surpris.es de voir passer des étranger.es, qui plus est des français.es. Comme souvent en Turquie, il nous est arrivé de nous faire inviter à manger ou à boire un thé. Mais on est d'humeur solitaire alors on refuse poliment, en espérant ne pas avoir l'air trop rustres. Pour se faire pardonner, on prend le temps de discuter par traducteurs automatiques interposés. C'est quand même bien pratique de voyager à l'époque des smartphones.

Les après-midis, s'il ne pleut pas des cordes, on sort se balader sur les petites routes de montagnes. Partout où l'on va, on est sans cesse entouré.es de théiers : la quasi totalité de la production de thé du pays se trouve en effet dans cette région au climat tempéré et pluvieux. Quand on sait que les turcs sont les plus grand.es buveur.euses de thé au monde, on comprend mieux pourquoi le thé est l'élément central du marketing territorial du coin (on a même aperçu un bâtiment en forme de verre de thé à Rize, la ville la plus proche).

Champs de thé partout, justice nulle part Champs de thé partout (justice nulle part)

Quand on ne se balade pas au milieu des champs de thé, je passe le plus clair de mon temps installée par terre devant le poêle de la cabane, à lire, faire du yoga, jouer du ukulélé, écrire sur ma tablette ou regarder un épisode de Living single. Je suis désormais formelle : toutes ces activités sont encore plus agréables lorsqu'elles sont pratiquées au coin du feu.

Ces derniers jours, pendant nos balades, j'ai remarqué l'apparition de petites fleurs violettes entre les plants de thé. Cette vision et celle du papillon jaune fluo que j'ai aperçu ce matin me remplissent le coeur de joie, et j'ai décidé en dépit du bon sens calendaire qu'il s'agissait de signes annonciateurs du printemps.

Au printemps (le vrai), on sera en Asie centrale. Dans ma cabane accrochée à la montagne, près de la Mer Noire, je me suis mise à rêver des villes bleues d'Ouzbékistan et des lacs kirghizes perchés à 2000 mètres d'altitude. Bientôt, il sera l'heure de repartir.