Carnet de voyage #2 - Neige et privilèges
Depuis octobre 2025, je voyage entre la France et le Japon par la voie terrestre avec mon copain. Dans ce format, je vous partage quelques pages de mon carnet de voyage. Cet extrait a été écrit à Mestia, en Svanétie, en Géorgie. C'est une petite ville perchée dans les montagnes du Grand Caucase, et aussi une station de ski réputée.
L'autre jour, je me suis réveillée fâchée. Plusieurs raisons à cela : la fatigue cumulée accentuée par un coucher trop tardif, un réveil par conséquent difficile... Il faut dire qu'actuellement, il est difficile de garder son calme et sa sérénité pendant que chez nous, nos élites politiques nous enfoncent toujours un peu plus dans le fascisme. En ce moment, être loin de notre pays, c'est tout à la fois facile - car on a le loisir de penser à autre chose qu'au fascisme - et difficile - car loin de nos cercles militants, notre sentiment d'impuissance est encore plus grand que d'habitude -.
Ce jour-là, j'ai mis bien longtemps à me défaire de mon humeur massacrante. Tout me paraissait insupportable, à commencer par les skieur.euses qui nous entouraient. Quelle idée aussi, de venir dans une station de ski, quand on n'aime pas le ski ? (Spoiler : on n'a pas fait exprès, on est arrivé.es là par hasard.) Et puis en début d'après-midi, on a loué des raquettes et on est parti.es marcher au hasard sur un sentier qui nous menait sur les hauteurs hors de la ville. Au bout d'une heure, ma mauvaise humeur avait fondu comme la neige au soleil. Je dirais même que j'étais assez ravie de sentir la chaleur des rayons combinée à la froideur de l'air sur mon visage, et d'éprouver l'effort nécessaire à chaque pas dans la neige fraîche. Je n'ai encore rien trouvé de mieux pour retrouver la joie que de bouger mon corps et m'immerger dans la nature. Voire les deux à la fois.
Il faut dire qu'il est difficile de rester de mauvaise humeur en Svanétie : si les paysages grandioses du Grand Caucase n'arrivent pas à apaiser une âme tourmentée, la nourriture riche typique des montagnes géorgiennes y parviendra certainement (mention spéciale pour le Chvishtari, une galette de fromage coulant entourée de panure croustillante... miam).
Une photo prise pendant cette fameuse balade en raquettes
Un exemple de repas géorgien très léger
Dans ces moments de "down" (qui restent heureusement très sporadiques), je culpabilise de ne pas profiter de la chance que j'ai de pouvoir me balader librement dans le monde. Car oui, le voyage est un immense privilège : je renvoie à ce sujet notamment au travail de Souroure Najaïs de Décolonial Voyage. J'avais beau en avoir conscience avant de partir, c'en est une autre d'être confrontée directement à la réalité des vécus qui ne sont pas les nôtres.
Je pense aux personnes qui nous ont gentiment accueilli chez elleux en Turquie, à qui on ne pourra jamais rendre la pareille car il leur est impossible d'obtenir des visas pour nous rendre visite en France. Je pense à ce jeune voyageur mongol rencontré à Batoumi, qui malgré son visa de tourisme parfaitement en règle, risquait l'arrestation à la frontière et la déportation, car la Géorgie a décidé de faire la guerre aux ressortissant.es de son pays. Alors que nous, à la frontière, on a juste eu à montrer nos passeports rouges estampillés "République française" pour avoir droit non seulement de rentrer dans le pays, mais même d'y rester un an (!) si on le souhaite.
De manière générale, passer des frontières pour le simple plaisir d'aller voir ailleurs et non par nécessité est une expérience très minoritaire. Parce qu'elle est rendue possible par la convergence de tout un tas de facteurs hasardeux, pour lesquels on a absolument aucun mérite : être né.e dans le "bon" pays, dans le "bon" milieu social, avec (en ce qui me concerne) la "bonne" couleur de peau. Je suis toujours extrêmement gênée face à quelqu'un.e qui se montre admiratif.ve de notre voyage, car je ne pense pas qu'il y ait grand chose à admirer. Si on est parti.es en voyage, c'est d'abord parce qu'on en a eu la possibilité.
Si je pense que la conscientisation de nos privilèges est absolument nécessaire, je ne crois pas que culpabiliser soit particulièrement pertinent. Déjà parce que ce n'est d'aucune utilité, et ensuite parce que c'est encore mettre au centre sa petite individualité. Ça me fait penser à la préface du livre "Moi et la suprématie blanche", dans lequel Layla F. Saad définit l'objectif du travail de conscientisation des préjugés racistes qu'on a toutes et tous intégré. Elle écrit :
"Nous ne recherchons ni happy end, ni expérience instructive, pas plus qu'à obtenir une médaille au terme de cet apprentissage. Il ne s'agit pas non plus de confesser théâtralement sa culpabilité, ni d'être pétrifié de honte au point de ne plus pouvoir avancer. Ce travail n'a pas pour objectif le dégoût de soi, mais la vérité - la voir, l'admettre et comprendre ce que l'on peut en faire. C'est le travail de toute une vie."
(Ce livre est très intéressant et pédagogique, je vous le recommande.)
Voilà quelques bribes de ce à quoi je réfléchissais pendant notre marche dans la forêt svane, et pendant que j'écris ces lignes dans un train - somme toute très semblable à ceux de notre SNCF nationale - qui nous emmène vers la capitale géorgienne. C'est peut-être ça le plus grand privilège dans le voyage : disposer de longues heures devant soi pour penser, lire, écrire, regarder par la fenêtre comme si on était dans une comédie dramatique, et pondre des billets de blog sans savoir s'ils seront lus.
Le très joli village d'Ushguli, juste pour le plaisir