Carnet de voyage #3 - Train-couchette avec vue sur désert
Depuis octobre 2025, je voyage entre la France et le Japon par la voie terrestre avec mon copain. Dans ce format, je vous partage quelques pages de mon carnet de voyage. Cet extrait a été écrit dans un train entre Aktaou (Kazakhstan) et Nukus (Ouzbékistan).
Nous sommes arrivé.es à Aktaou en pleine nuit. Dans le taxi qui nous emmenait de l'aéroport - la géopolitique nous a contraint à prendre un avion pour survoler la Mer Caspienne -, je scrutais en vain la nuit noire par la fenêtre, espérant apercevoir ne serait-ce qu'un signe du changement de paysage. Je n'avais encore jamais été dans le désert.
Dans l'avion, nous avons appris que par un heureux hasard, nous arrivions au Kazakhstan pile pendant Nauryz, le nouvel an en Asie Centrale qui marque aussi le retour du printemps. Célébrer le renouveau à ce moment-là de l'année me semble avoir beaucoup plus de sens que notre calendrier romain qui place le nouvel an au coeur de l'hiver. Nous avons passé notre premier après-midi au Kazakhstan au milieu d'une foule de kazakhs venu.es profiter des festivités au bord de la Mer Caspienne.
Sur la page Wikipédia dédiée à la ville d'Aktaou, on peut lire les mots suivants : "Triste ensemble de barres d'immeubles de béton gris ponctué de temps à autre par des édifices pompeux de verre bleu et d'acier - les sièges des compagnies d'hydrocarbures et de leurs fournisseurs -, c'est une cité sans attrait, sinon celui de la proximité de la mer."
Après quelques jours à en arpenter les rues, je les trouve bien injustes. Certes, Aktaou est une ville étrange, construite dans les années 1960, au départ uniquement pour accueillir les ouvriers des industries naissantes liées à l'exploitation de pétrole et d'uranium. La ville est une pure démonstration d'archicture soviétique, avec ses immenses et larges avenues, ses hauts immeubles gris, ses statues à la gloire des héros de l'URSS... Tout, au regard de la taille de la ville, est démesuré. Je m'attendais à une ville fonctionnelle, un peu triste, taillée pour les travailleur.euses. J'ai découvert au contraire une cité bien vivante, et j'ai été surprise par la présence importante d'enfants et d'adolescent.es dans les rues. A Aktaou, les équipements et aménagements sont beaucoup plus accueillants pour les enfants que dans n'importe quelle ville française - la barre est basse, me diriez-vous - : jeux à tous les coins de rue (et même dans les restaurants !), immenses zones sans voiture où ils et elles peuvent courir sans risque.
A Aktaou, le désert est partout, même si on ne le voit pas. La végétation pousse difficilement sur les espaces de terre aride laissés libre de béton. L'air est chargé de sable et donne à l'ensemble de la ville des allures de photo sépia. Deux jours après notre arrivée, on a décidé d'aller voir le désert de plus près. On a donc embarqué pour une journée de roadtrip avec deux kazakhs (un guide et une touriste originaire d'Almaty). Toute la journée, notre guide nous a baladé dans des paysages dignes des films Dune. J'ai cherché Timothée Chalamet, mais je n'ai vu que des dromadaires et des chameaux. Des steppes arides à perte de vue, ponctuées d'immenses formations rocheuses aux couleurs parfois improbables (une des montagnes est surnommée "le tiramisu" du fait de ses strates de couleur rouge, rose, blanche et beige).
Pas de ver des sables à l'horizon
Toujours s'accorder à la colorimétrie du paysage
Après quelques jours à Aktaou, nous avons pris un train de nuit de 21h pour nous rendre à Noukous, en Ouzbékistan. En bonus de ce billet, je vous partage ci-dessous mon carnet de bord pendant cette traversée en train ! C'est un peu long, mais vous pouvez toujours interrompre votre lecture et y revenir plus tard.
Aktaou - Noukous : 21h dans un train-couchette
18h30 : on arrive avec une heure d'avance dans la gare d'Aktaou, qui se situe en fait dans un village à 30 minutes de voiture de la ville. La gare est bondée, on nous crie "taxi" dessus 50 fois, mais on est rassuré.es d'être arrivé.es suffisamment à temps pour pouvoir s'acheter des provisions.
19h30 : notre train arrive. Quand on montre nos passeports au chef de bord, il s'écrit "Kylian Mbappé" (ce sera la première mais pas la dernière fois, Kylian Mbappé est apparemment le meilleur représentant du soft power français). On découvre notre cabine, nous avons réservé les deux couchettes du bas. On nous fournit des draps et une serviette (pour quoi faire ? Mystère). C'est plutôt confortable. Le train démarre, on est seul.es dans la cabine et on s'avoue qu'on espère le rester.
23h30 : après un repas de chips et de ciborek pour moi, de nouilles déshydratées pour Rako, on regarde deux épisodes d"Avatar, notre série animée du moment. Puis on se couche. Rako dort un peu, moi pas du tout. Je suis un peu sur le qui-vive car je stresse de rater le contrôle aux frontières, bien que ça soit tout bonnement impossible.
1h30 : premier passage de frontière, côté Kazakhstan. Dans une grande confusion, on se lève et on s'habille rapidement, tout ça pour attendre 45 minutes qu'on nous dise quoi faire. Finalement, le chef de bord nous emmène à une cabine l'avant du wagon, dans laquelle les passager.es défilent devant deux soldats kazakhs, un débonnaire qui nous pose plein de questions et un autre plus réservé. Nos passeports sont tamponnés sans cérémonie. Retour à notre cabine et, surprise ! Deux hommes nous ont rejoint. On leur fait de la place, de prime abord un peu déçu.es de devoir partager l'espace. Passé ce caprice de riche, on discute avec eux et on découvre qu'ils sont (évidemment) très sympathiques. Ils sont d'Ouzbékistan, ou plutôt du Karakalpakstan, qui est une République autonome. Ils sont fiers de leur région et nous expliquent quelles sont les principales attractions et lieux à visiter. C'est Rako qui fait la conversation grâce à ses notions de russe (les miennes sont inexistantes). D'habitude c'est mon job, mais je suis trop occupée à m'efforcer de rester éveillée. A 3h30, alors qu'on se couche, nous deux en bas et nos compagnons de voyage en haut, le train se met enfin en branle.
6h30 : deuxième passage de frontière, côté Ouzbékistan. Cette fois-ci, un soldat passe directement prendre nos passeports dans notre cabine. En apercevant Rako, le soldat s'arrête net et commence un interrogatoire : où va-t-il ? (en Ouzbékistan) Qu'est-ce qu'il va y faire ? (du tourisme) Je tente un petit "we are together" en tendant mon passeport, espérant ainsi activer le pouvoir magique conféré, dans un monde raciste, par mon visage blanc comme un cul n'ayant jamais vu le soleil. Le soldat s'en va, et après une éternité, on nous rend nos passeports tamponnés. J'entends le chef de bord dire "Kylian Mbappé" aux soldats, s'agit-il d'un mot de passe ancestral pour dire "t'inquiète iels sont safe" ? Après un ultime interrogatoire mené par une soldate, ils et elles semblent décider que nous ne représentons pas un danger pour le pays. Merci Kylian. Pendant ce temps, le soleil se lève sur un paysage aride, très semblable à celui du Mangystau que l'on vient de quitter. A 9h, le train repart.
11h : on est réveillé.es par l'irruption dans le wagon d'une dizaine de femmes, fichu sur la tête et grand cabas à la main, qui crie des noms de plat qu'on ne comprend pas. Nos compagnons de voyage commandent deux plov à une des femmes. A la vue de leurs assiettes de riz parfumé aux légumes et herbes fraîches, et agrémenté de viande et de crudités, nos estomacs se réveillent. On fait signe à la dame qu'on souhaite nous aussi deux assiettes, dont une sans viande pour moi. On dévore ce petit-déjeuner atypique (et à ce jour le meilleur plov qu'on ait goûté) en quelques bouchées.
Il nous reste plus de cinq heures de train avant d'arriver à Noukous. On occupe ce temps en écoutant des podcasts, entrecoupés de siestes. En me réveillant de mon dernier somme, je me rends compte que le paysage a changé. Par la fenêtre, j'aperçois des touffes de végétation, et même des arbres d'un vert éclatant ou recouverts de fleurs rose pâle. Des troupeaux de chèvres et de vaches ont remplacé les dromadaires et les chevaux sauvages. Un peu plus tard, j'entrevois même des marécages. Je suis heureuse de voir toutes ces couleurs.
16h : nos compagnons de voyage nous quittent. Avant de descendre, ils nous font une photo de nous quatre et nous serrent plusieurs fois la main. Après quelques minutes, interrompues uniquement par l'interrogatoire d'un policier qui semble plus désireux de faire la conversation qu'autre chose, on arrive enfin à Noukous !
This and no stress