Carnet de voyage #4 - Le droit à manier une fourche (si on en a envie)
Depuis octobre 2025, je voyage entre la France et le Japon par la voie terrestre avec mon copain. Dans ce format, je vous partage quelques pages de mon carnet de voyage. Cet extrait a été écrit dans les montagnes près de Talgar, au Kazakhstan.
Nous avons posé nos sacs à dos chez M. pendant dix jours, pour notre premier workaway (volontariat en l'échange du gîte) du voyage. M. est un kazakh russophone, il communique avec nous dans un anglais bricolé avec des mots en italien et en russe. Il y a quelques années, de retour chez lui après trois ans de voyage à vélo en Italie, il a décidé de quitter sa vie citadine, de s'installer face aux montagnes, et de construire sa propre maison et (surtout) son propre four à pizza. Il est devenu l'heureux propriétaire d'un grand terrain en pente, qu'il partage avec son chien Cazzico, deux chevaux, une colonie d'abeilles mellifères, et l'équipe de volontaires du moment.
Le moins qu'on puisse dire, c'est que c'est un volontariat très tranquille, à l'image du motto de notre hôte : "relax, relax, relax". Après un petit-déjeuner face aux pic Talgar perpétuellement enneigé, on se met à travailler en fin de matinée. En général pile au moment où le soleil est au zénith et tape bien sur la peau, car nous sommes des personnes très futées. Du lundi au vendredi, nos tâches consistent globalement à entretenir les espaces extérieurs : déshéberber, débrouissailler, tondre, ratisser, nettoyer, ramener et couper du bois, recommencer. Le week-end, quand il y a des invité.es, on coupe des légumes en rondelle qui viendront garnir les pizzas, puis on passe la journée à déguster lesdites pizzas. Il n'est pas rare qu'on finisse la journée toutes et tous installé.es sur des rondins de bois autour d'un feu, à papoter sous les étoiles.
Il y a bien eu une journée ombragée dans ce doux tableau. Un matin, on a retrouvé un des chevaux, un grand étalon noir, allongé sur le flanc, et respirant visiblement avec difficulté. Le pauvre cheval a rendu l'âme avant la fin de la journée. Le lendemain, dans une atmosphère morose, nous avons appris qu'il était tombé malade à la suite d'une morsure de tique. L'idée qu'une si petite bête puisse venir à bout de cette force de la nature m'a semblé totalement absurde. Après la mort de Boustifal (je tiens à retranscrire son nom, tout ayant conscience de très probablement mal l'orthographier), nous nous sommes mis à inspecter chaque soir toutes les parcelles de nos corps, afin de s'assurer qu'aucune tique n'y avait élu domicile. C'est ainsi qu'on a appris qu'au Kazakhstan, il ne faut pas vraiment pas déconner avec les morsures de tiques.
Dans ce paysage idyllique se cachent des petits monstres assoiffés de sang
Notre hôte est une personne très accueillante et généreuse, mais également un brin sexiste. De ce sexisme teinté de bienveillance paternaliste propre aux hommes de plus de cinquante ans. Chaque jour, il proposait aux hommes de s'occuper des tâches d'entretien du terrain, et aux femmes de faire du nettoyage ou encore de la couture (oui c'est très binaire en plus d'être sexiste). Et chaque jour, j'insistais pour faire ce que j'ai envie de faire, c'est-à-dire manier une fourche au grand air. Au bout de quelques jours, il a fini par renoncer à m'assigner des tâches soit-disant "féminines".
De manière fortuite, j'étais au même moment en train de lire l'essai "Douceur de la musculation" de l'écrivain non-binaire Martin Page, qui m'a beaucoup parlé (j'en reparlerai plus longuement). Comme beaucoup de personnes, et a fortiori beaucoup de femmes cisgenre, on m'a fait croire en grandissant que les trucs qui impliquaient de la force physique n'était pas pour moi (alors que j'ai fait du sport toute mon enfance et toute mon adolescence, mais c'était des "sports de meuf" donc ça ne compte pas I guess). On m'a dit que j'étais trop maladroite, que j'allais me faire mal, qu'il valait mieux laisser un homme faire à ma place. Je me suis coupée non seulement du travail des muscles, qui est le propos du livre, mais aussi du bricolage, du jardinage, et de toutes les tâches en extérieur réservées aux hommes cis.
Cela ne fait que quelques années que je déconstruis ce qu'on m'a appris, que j'ose essayer. J'ai fait plusieurs wwoofings, j'ai construit un poulailler avec mes colocs, je me suis occupée de mon potager. Le tout de manière parfaitement imparfaite mais peu importe, j'apprends. J'ai découvert le bonheur de faire des trucs avec son corps et pas que avec sa tête. J'aime ressentir de la fatigue physique, moi qui suis plus habituée à la fatigue mentale qui survient après huit heures passées devant un ordinateur. J'aime les petites courbatures dans le corps qui accompagnent le sentiment de la tâche accomplie en fin de journée. J'aime sentir mon corps s'endurcir au bout de quelques jours de travaux physiques, oublier les petites douleurs corporelles qui m'accompagnent au quotidien (merci maman pour l'hypermobilité et les problèmes articulaires). Evidemment, je parle là de ma petite expérience de travaux physiques "de loisir" : je n'idéalise pas le quotidien des personnes dont le métier implique des tâches physiques éreintantes, souvent répétitives et délétères pour leur santé.
Cette personne est ravie d'avoir poussé une brouette tout l'après-midi
Par ailleurs, je ne dénigre absolument pas les tâches souvent assignées aux femmes, qui relèvent du travail du soin, indispensable au bon fonctionnement d'une société. Et je trouve qu'il faut ne pas avoir souvent eu à effectuer des tâches de soin pour penser que ce ne sont pas des tâches physiques. Il faut ne jamais avoir eu à porter un enfant ou une personne âgée, ne jamais avoir fait le ménage pendant plus d'une heure d'affilée, pour penser que ce sont des tâches qui ne n'impliquent pas de force musculaire. Nous les personnes sociabilisées comme femmes, même quand nous n'avons pas de personnes ou de foyer à charge, nous savons à quel point tout cela est difficile physiquement, ne serait-ce parce qu'on s'est occupé d'un.e enfant au moins une fois dans notre vie. Comme la majorité des jeunes femmes, avant d'avoir l'âge légal pour travailler, j'avais déjà passé de longues heures à m'occuper des enfants des autres. Martin Page dit d'ailleurs dans son livre qu'on devrait proposer des cours de musculation (remboursés par la Sécu, tant qu'à faire) pour les jeunes parents.
Comme je ne sais pas comment dire "préjugé sexiste" en russe, je n'ai pas parlé de tout ça avec notre hôte, que je sais par ailleurs animé par de bonnes intentions (celles dont l'enfer est pavé, comme chacun.e sait). Peut-être que mes micro résistances quotidiennes l'auront fait réfléchir un peu. A little goes a long way il paraît, puisse ce long way arriver jusqu'en face du pic Talgar, au Kazakhstan.