Carnet de voyage #5 - Promener son anxiété dans un sac à dos
Je vous écris après une journée passée sur une plage de l'île de Geoje, au sud de la péninsule coréenne. Dans ce qui est sans doute un des cadres les moins stressants au monde, j'ai décidé d'écrire sur le petit boulet que j'ai emmené avec moi en voyage, celle qui à mon grand désarroi me suit partout : l'anxiété.
Un cadre vraiment très anxiogène
Pendant très longtemps, j'ai cru dur comme fer que je n'étais absolument sujette à l'anxiété. Cette vision faussée de moi m'a aussi été renvoyée par mes proches, parce qu'apparemment je suis assez forte pour donner l'impression que tout me passe au-dessus. On m'a souvent dit que j'étais une personne chill. Et moi, j'avais très très très envie d'être cette personne chill, alors j'y ai cru. Sincèrement.
Malheureusement pour ma street cred, cette vaste mascarade ne survit pas deux secondes quand je repense à l'enfant que j'étais. A 7 ans, j'étais insomniaque et je réveillais mes parents à minuit passé en pleurant car j'entendais des voix (oui j'étais aussi une enfant flippante). Pendant une bonne partie de mon enfance, la nuit a été une immense source d'angoisse, que je suis parvenue à apprivoiser difficilement à l'adolescence. Je suis devenue une couche-tard, jamais au lit avant 1h du matin, parce que ça me permettait à la fois de retarder le moment fatidique du coucher et de maximiser les chances de m'endormir vite, terrassée par l'épuisement. Aujourd'hui, je préfère toujours me coucher tard et il m'arrive encore de faire une nuit blanche de temps en temps, mais la nuit ne m'angoisse plus et je dors même assez bien.
En revanche, mon quotidien est émaillé de sautes d'humeur, de paniques brusques et plus sporadiquement - dieu merci (ni dieu ni maître néanmoins) - de crises d'angoisse. Mon cerveau est en permanence en train d'élaborer une kyrielle de scénarios catastrophes : tout ce qui peut mal tourner, vous pouvez être sûr.es que j'y ai déjà pensé. Mon anxiété s'exprime principalement par un trouble tourné en dérision jusque dans les pièces de Molière : j'ai nommé l'hypocondrie. A peu près 36 fois par jour, je suis tout à coup persuadée d'avoir une maladie incurable. J'avoue, ça fait se sentir un peu con. Le monde brûle et bascule tous les jours un peu plus vers le fascisme, et mon cerveau est en boucle sur ce bouton qui est peut-être en fait un cancer. Autant d'énergie qui ne sera pas utilisée pour détruire le capitalisme, c'est dommage.
Quand les gens me demandaient si j'avais des peurs avant de partir en voyage, j'avais envie de répondre : la vraie question c'est "de quoi n'ai-je pas peur", Géraldine. Depuis qu'on est parti.es, j'ai eu peur d'avoir la rage, l'encéphalite à tiques, le paludisme, le chikungunya, la dengue et la fièvre tiphoïde. Je vous épargne la liste de tous les accidents et diverses mésaventures que mon cerveau en roue libre a élaborés, mais sachez qu'un de ces scénarios impliquait que nous passions par dessus bord pendant notre traversée en ferry entre la Chine et la Corée du Sud (ce qui doit arriver à peu près jamais). A chaque fois qu'on arrive dans un pays, je checke l'onglet "stay safe" de Wikivoyage "au cas où", mais ça me donne surtout des raisons de flipper. Par exemple, comme on s'apprête actuellement à prendre le ferry pour le Japon, mes angoisses du moment s'appellent l'ours noir et le frelon géant asiatique (ne faites pas comme moi : n'allez PAS regarder à quoi ça ressemble). Evidemment, pour l'instant, à part trois intoxications alimentaires et un chalazion, je n'ai eu aucun problème de santé ou accident notables en 11 mois de voyage. Je touche du bois.
Le voyage exacerbe tout, y compris les angoisses. L'angoisse naissant de l'incertitude, elle prolifère en terrain inconnu. Cette langue que je ne comprends pas, cet environnement qui ne m'est pas familier... sans repère, mon cerveau n'a plus de filet de sauvetage.
Peut-être parce que j'ai peur de tout, j'ai développé une fascination bizarre pour les gens qui font des trucs dangereux. Au Kirghizistan, j'ai été captivée par l'histoire tragique des alpinistes de la cordée d'Elvira Chataïeva. En 1974, cette alpiniste renommée se lance dans l'ascension du pic Lénine en compagnie de sept autres alpinistes de l'URSS, à une époque où les cordées entièrement composées de femmes sont très rares. Elles atteindront le sommet du pic, mais alors qu'elles entameront la descente, elles seront prises dans une tempête monstre et complètement imprévisible, et elles périront sur la montagne. La dernire communication d'Elvira,connectée par la radio au camp de base, est déchirante : "Je suis seule maintenant, avec seulement quelques minutes à vivre. On se verra dans l'éternité". Des personnes qui s'y connaissent en alpinisme (pas moi, donc) ont depuis affirmé qu'Elvira et ses compagnes n'avaient commis aucune erreur de jugement, elles avaient simplement été au mauvais moment, au mauvais endroit. Je ne suis apparemment pas la seule que cette histoire a fasciné, puisque que le destin des huit alpinistes du pic Lénine a fait l'objet d'un livre-enquête de l'autrice italienne et passionnée de montagne Linda Cattino (je ne l'ai pas encore lu, mais il est sur ma liste).
Le fameux pic Lénine, qui est tellement qu'on croirait que la montagne est proche sur cette photo (j'étais à 50 kilomètres)
Je crois que ce qui me fascine dans ces récits qu'ils soient vrais ou fictifs, c'est que leurs protagonistes semblent avoir accepté la mort comme une possibilité, un risque acceptable tant le jeu en vaut la chandelle. En somme, des personnes que j'estime plus courageuses que moi. Car nul besoin d'être fin.e psychologue pour comprendre que derrière l'hypocrondrie se cache une peur panique de la mort (dans mon cas en tous cas). Dans le fond, je suis toujours cette enfant de 7 ans qui craint le grand rien, le vide de la nuit.
Dans la BD "Le club des anxieux qui se soignent" que j'avais feuilleté chez une copine, j'avais lu qu'on ne peut pas effacer l'anxiété ou l'angoisse, mais on peut apprendre à avoir confiance en le fait qu'on saura les gérer. En cela, ce voyage m'aide beaucoup. Plus le temps passe, plus l'incertitude et l'inconnu me sont supportables. A force de me dire "ah bah en fait ça va" après un pic d'anxiété, mon cerveau intègre que la plupart du temps tout se passe bien et surtout que ce mauvais moment a une fin, même si elle est difficile à entrevoir au moment où j'hyperventile. Plein de choses qui m'angoissait beaucoup il y a encore quelques mois me font aujourd'hui moins peur. Et puis je me rassure en me disant que je fais aussi des choses que d'autres personnes trouveraient intimidantes, comme faire du stop, bivouaquer dans la nature et rencontrer des inconnu.es. Les situations sociales sont faciles pour moi, contrairement à mon amoureux qui fait de l'anxiété sociale (on fait vraiment la paire). L'anxiété c'est comme les livres ou la bouffe, il y en a pour tous les goûts, trop chouette non ? (non)
Force à vous les hypocondriaques et autres anxieux.ses, on se sait.