Solana

Carnet de voyage #6 - Ce que j'ai appris en un an de voyage

Le 11 octobre dernier, nous avons fêté notre première année de voyage. Il y a douze mois, nous disions au revoir à nos proches sur un parking angevin. Un an plus tard, nous voilà près de 10 000 kilomètres plus loin, parcourus en train, bus et autostop (et un court vol de la triche pour éviter la Russie) !

Je déteste les bilans chiffrés qui appuient sur le nombre de pays parcourus, le nombre de transport pris, le nombre de rencontres... Déjà parce que je n'ai pas la vocation de devenir influenceuse voyage, et parce que je ne pense pas que l'on raconte grand chose avec un chiffre. Il y aussi un côté compétitif qui me déplaît. Avoir voyagé dans plein de pays ne dit rien sur notre valeur en tant que personne, et il n'y a aucune nécessité à voyager.

Après un an, je peux l'affirmer : je suis très heureuse d'être partie. J'apprécie énormément la stimulation permanente du voyage, mais aussi - bien que ça puisse paraître paradoxal - ce temps libéré de toutes contraintes qui m'a permis notamment d'écrire à nouveau (et donc d'ouvrir ce blog). Ce billet n'est donc pas un bilan, encore moins chiffré. C'est une liste non exhaustive de choses dont je souhaite me rappeler, et emmener avec moi dans la vie. C'est une liste très politique, on ne se refait pas ;)

1) Voyager est un immense privilège.

On commence par le plus évident, j'avais d'ailleurs évoqué dans un précédent billet cette notion de privilège. Ce n'est pas vraiment une découverte car j'ai (attention : expression des années 1980) traîné mes basques dans les milieux de gauche assez de temps pour savoir qu'on est pas toutes et tous aussi libres de se mouvoir à travers le monde. C'est autre chose d'y être directement confrontée. Dans certaines régions du monde, nous avons plus de droit de passage que les habitant.es du pays voisin. Pas besoin d'aller jusqu'en Asie : c'est déjà le cas dans certains pays des Balkans. Même sans parler de passeport, le voyage est évidemment un marqueur social : en France, en 2022, 60% de la population dit avoir renoncé à partir en vacances pour des raisons financières dans les 5 dernières années. Je suis partie en voyage parce que j'en avais l'envie bien sûr, mais aussi parce que j'avais de l'argent sur mon compte en banque. Et cet argent, je le dois certes à mon travail (et à une radinerie de l'extrême héritée du paternel) mais aussi et surtout à mon niveau d'étude, la stabilité des revenus de mes parents... bref à des conditions matérielles de départ qui m'ont amenée à pouvoir mettre de côté.

Quand je vois des influenceur.euses voyage chanter les louanges des "échanges" permis par le voyage, ça me crispe. Un réel échange induit de la réciprocité : il n'y en a aucune quand la personne en face, qui vous accueille ou vous offre à manger, ne pourra jamais mettre les pieds dans votre pays. J'aimerais pouvoir affirmer que toutes les personnes qui voyagent sont en faveur de l'abolition des frontières et se battent pour la libre circulation des personnes. Malheureusement, je doute que ça soit le cas. Ce serait pourtant la moindre des choses quand on profite d'une liberté de circulation à laquelle si peu d'humains ont accès.

2) Parlons-en d'ailleurs des frontières, cette immense mascarade.

En un an, j'ai traversé plus de frontières qu'en 30 ans de vie, et ces lignes de séparation me semblent toujours aussi artificielles. Les frontières sont nées dans la violence (des guerres, pour la plupart) et engendrent de la violence. Je pense par exemple aux déplacements forcés de populations suite à l'implosion de l'Empire Ottoman, à tous ces peuples, comme les Roums auxquels j'ai consacré un épisode de podcast, qui ont subi exil et discriminations. Je pense aux familles de coréen.nes séparé.es entre le Nord et le Sud de la péninsule, résultat d'une guerre qu'on leur a imposé. Bref : de l'air, ouvrez les frontières !

3) Un fun fact linguistique : le farsi en Iran, le dari en Afghanistan et le tadjik au Tadjikistan sont en fait une seule et même langue, le persan (avec quelques mots et expressions qui diffèrent). J'ai appris ça au Kirghizistan et je trouvais fou de ne pas l'avoir su avant !

4) C'est vraiment plus facile de voyager (et de vivre) quand on est blanc.he.

Mon copain est noir, nous sommes donc ce qu'on appelle un couple mixte et cette expérience donne à notre voyage des airs d'expérience sociologique. Le saviez-vous ? Le racisme, et a fortiori la négrophobie, existe partout dans le monde. Il prend juste des formes différentes. Qui aurait pu prédire (tout le monde). Il faudrait un billet entier pour citer toutes les expériences désagréables auquel mon amoureux a dû faire face, mais pour en donner quelques unes : plusieurs contrôles au faciès en Grèce et Géorgie, des personnes qui lui crient le mot en N en Mongolie, et un bon paquet de remarques fétichisantes... Nul besoin de préciser que de mon côté, je n'ai rencontré aucune de ces situations. La blanchité est un long fleuve tranquille.

5) Les Etats sont nuls, les gens sont (globalement) cools.

On ne va pas se mentir, la politique partout dans le monde en ce moment c'est un peu 50 nuances d'autoritarisme. Il est bon dans ces moments-là de constater qu'en revanche, la plupart des gens ne sont pas des gros fachos et essaient juste de vivre leur vie tranquillement. Sur le chemin, notamment en Géorgie, nous avons rencontré beaucoup de jeunes russes ayant quitté leur pays par opposition à leur gouvernement et à la guerre déclenché par Poutine. Ce sont contre ces mêmes personnes qu'on devrait bientôt se battre pour défendre la nation, d'après Emmanuel Macron et le chef de l'état-major des armées qui enjoignait les parents à "accepter de perdre ses enfants". Je ne sais pas vous, mais personnellement j'ai moyennement envie.

Aucun peuple n'est notre ennemi. Je crois fermement que les rencontres entre les peuples peuvent être des antidotes à la politique d'essentialisation et de fabrique de l'ennemi de nos Etats belliqueux.

6) Je ne suis pas fan du lait de dromadaire.

Découvrir de nouveaux plats est une des mes plus grandes joies depuis un an. Surtout si ils sont végétariens ou végans, joie décuplée ! Mais voilà, j'ai mes limites.

7) J'ai vraiment bien choisi mon compagnon de voyage.

Avant que l'on parte, plusieurs personnes m'avaient partagé leur propre expérience de voyage en couple et m'avaient dit dans les grandes lignes : "tu vas voir, au début c'est difficile". Je partais donc avec une certaine appréhension et une interrogation : notre amour saura-t-il survivre à ce voyage ? Il est vrai que cette soudaine proximité a été un peu étrange à vivre, pour nous qui étions très indépendant.es et devions planifier les moments ensemble, alors même qu'on vivait ensemble... mais que voulez-vous, c'est ça la vie de gauchistes toujours en réu / manif / événement festif où on essaie d'oublier qu'on vit dans une saucisse. Finalement, on a découvert qu'on était surtout content.es de pouvoir passer autant de temps ensemble, loin de nos obligations respectives.

Deux mains qui se tiennent dans un bus De l'amour et des bus de 18h.

Il y a évidemment eu des disputes passagères mais après un an, on est toujours content.es de passer du temps ensemble. Et on s'aime toujours autant. Victoire pour le peuple.

8) On devrait fêter le nouvel an au début du printemps.

Au Kazakhstan, on a découvert la fête de Norouz, une célébration païenne qui marque le début de la nouvelle année et l'arrivée du printemps. Sachez que désormais pour moi, l'année commence le 21 mars. Hors de question de participer à cette mascarade qui consiste à fêter le renouveau au moment le moins propice de l'année.

9) Qu'on le veuille ou non, notre présence dans un autre pays n'est jamais neutre.

Dans un article Patreon de Decolonial Voyage (allez découvrir ce travail si précieux si vous ne connaissez pas encore), Nouroure explique qu'il n'est pas possible de "décoloniser ses voyages". La décolonisation n'est pas une démarche individuelle, c'est un processus de restitution collective de biens matériels, de richesses et de territoires que les colons ont arraché aux colonisé.es.

Ce n'est évidemment pas une mauvaise chose que de s'interroger sur l'impact de notre présence en tant que touristes, et d'essayer de réduire notre empreinte (écologique, économique et sociale). Notre choix de voyager essentiellement sans avion s'inscrit aussi dans cette démarche de voyager "mieux". Mais voyager n'est jamais un acte militant.

Ce n'est pas non plus neutre : notre présence dans des pays moins riches que les nôtres dit quelque chose des profondes inégalités qui traversent nos sociétés. Dans un autre épisode de podcast de Decolonial Voyage, Nouroure explique d'ailleurs que la recherche d'expériences "authentiques" des touristes occidentaux.ales est une illusion. Qu'on le veuille ou non, nous nous baladons avec une étiquette "riche occidental.e" sur le front, et c'est bien normal car c'est ce que nous sommes. En Ouzbékistan, nous étions souvent traité.es avec beaucoup de déférence et beaucoup de jeunes ouzbèkes nous ont dit à quel point ils et elles nous enviaient et rêvaient d'aller vivre en Europe.

(On nous a aussi beaucoup crié "Kylian Mbappé !", mais ça c'est normal.)

10) On aurait bien besoin d'une bonne révolution internationale.

S'il y a bien une chose qu'on a apprise de ce voyage, c'est que l'herbe n'est pas plus verte ailleurs. L'herbe, elle est plutôt broyée sous le rouleau compresseur du capitalisme, comme chez nous en fait. Au Japon, pays où les mort.es par excès de travail sont courantes, le gouvernement vient de ré-autoriser les entreprises à imposer jusqu'à 100 heures supplémentaires non rémunérés de travail à leurs employé.es. Dans les rues des villes, il n'est pas rare de voir des salarié.es sortir du travail sortir tard le soir, ou des enfants rentrer de leurs cours particuliers alors qu'ils et elles devraient être en train de dîner ou de se reposer. D'ailleurs, j'ai une théorie concernant les gens (souvent des hommes blancs cisgenre) qui bandent sur le Japon comme si c'était le paradis sur Terre : vous êtes de droite. Ces derniers mois, les gouvernements du Kazakhstan et de la Turquie ont attaqué les organisations LGBTQIA+, en votant des lois qui les musèlent ou en procédant à des arrestations de masse de militant.es.

En résumé : c'est la merde partout, et il est temps que ça change. Ça tombe bien, il semblerait que les jeunes générations soient sur le coup. Après les mouvements de la Gen Z au Népal, à Madagascar et au Maroc, c'est au tour de la jeunesse européenne de s'organiser contre des politiques qui hypothèquent leur avenir pour enrichir une poignée d'individus, dans le sillage du mouvement des lycées en France. Bravo à elleux de continuer, malgré une des pires répressions qu'on ait jamais vu contre un mouvement social. De près ou de loin, on tient le cap et, comme Philippe Poutou, on ne condamne pas les violences sauf celles (les vraies) de la police et de l'Etat.

Des affiches de campagne électorale de la candidate du Parti Communiste du Japon Le Parti Commmuniste japonais qui fait campagne avec sa mesure révolutionnaire : la journée de 7h de travail. Marx en PLS.