Le bouquet culturel de février
Dans la vie, j'adore recommander ou qu'on me recommande des choses à voir, lire ou écouter. Avant de partir en voyage, comme toute trentenaire accomplie qui se respecte, je faisais partie d'un club de lecture - avec d'autres trentenaires accomplies - où on s'échangeait nos dernières lectures préférées. De manière générale, la plupart des oeuvres culturelles que j'absorbe (je préfère ce terme à celui de "consommer") m'ont été recommandées, que ça soit par un.e ami.e ou par un.e parfait.e inconnu.e sur internet.
Quand j'ai ouvert ce blog, j'ai tout de suite eu envie d'avoir un format pour partager des recommandations culturelles de manière mensuelle. Evidemment, ce n'est pas très original et j'emprunte le concept à plein de gens très chouettes ! Après quelques tergiversations, j'ai décidé d'appeler ce format le "bouquet culturel", car chacune des recommandations est soigneusement choisie parmi toutes les oeuvres que j'ai absorbé dans le mois, comme on choisit des fleurs pour composer un bouquet (enfin j'imagine, je ne suis pas fleuriste). J'ai hésité à l'appeler "les pépites du mois", mais ce terme m'a immédiatement donné l'impression d'être en séminaire team building dans une start up parisienne.
Bref, je vous présente mon bouquet culturel de février ! (pardon c'est très long, mais c'est rangé par catégorie !)
A lire
Des livres
Depuis que je ne travaille plus, je lis beaucoup (environ 1 ou 2 livres par semaine) mais force est de constater que ce mois-ci, peu de lectures m'ont bouleversée. Plusieurs livres m'ont quand même fait passer un très bon moment !
10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange d'Elif Shafak
! Trigger warning : féminicide, putophobie et inceste !
J'ai découvert Elif Shafak alors que je voyageais en Turquie et que je cherchais des autrices turques, car un de mes plaisirs de voyage est de découvrir le pays par les livres. Après avoir lu - et adoré - La bâtarde d'Istanbul, je me suis plongée dans celui-là. J'y ai trouvé des thèmes communs : les magnifiques descriptions de la ville d'Istanbul (j'en lis d'ailleurs un passage dans le dernier épisode de mon podcast) ; la famille, celle de sang et celle qu'on choisit ; un féminisme discret qui s'exprime à travers des personnages féminins forts et complexes. Le roman parle de Leila, une femme travailleuse du sexe assassinée à Istanbul. Pendant les minutes qui suivent sa mort, elle se rappelle des événements clés de sa vie, de son enfance dans la ville de Van jusqu'à sa vie entourée de ses ami.es à Istanbul. Ça a l'air triste et glauque comme ça (et ça l'est en partie), mais c'est aussi une belle et lumineuse ode à l'amitié, en particulier entre des personnes marginalisées par une société sexiste, putophobe et lgbtqia+phobe. J'ai beaucoup aimé ce roman, et Elif Shafak est en train de devenir une de mes écrivaines préférées.
Résister à la culpabilisation de Mona Chollet
Ça faisait longtemps que j'avais envie de lire ce livre, que m'avait recommandé ma copine Morgane. C'est seulement le deuxième livre que je lis de cette autrice (j'ai lu "Sorcières" comme approximativement la terre entière). Dans celui-ci, elle nous emmène dans une exploration du sentiment de culpabilité permanent qui nous pourrit la vie : d'où vient-il ? Qui nous l'a inculqué ? Spoiler : c'est bien évidemment la société patriarcale, adultiste et capitaliste. Comme d'habitude chez Mona Chollet, pas de pensée foncièrement novatrice mais le propos à la fois est très sourcé et très fouillé, tout en restant intelligible. J'ai bien aimé la partie historique sur l'héritage chrétien, j'ai été moins surprise par la partie sur la culpabilisation des femmes, j'ai eu le coeur en miettes en lisant la partie sur la violence de notre société envers les enfants (c'est aussi sans doute la partie où j'ai appris le plus de choses). La partie sur le travail est très intéressante aussi, en revanche j'ai moins aimé la partie sur le militantisme qui m'a paru rester en surface. Il m'a semblé que l'autrice manquait d'expérience concrète du militantisme pour bien en parler.
Greta et Marguerite de Kalindi Ramphul
J'ai été agréablement surprise par ce roman. Au début, j'étais peu emballée par ce qui me semblait être une histoire d'adultère un peu boring et clichée. Et puis il y a eu un tournant dans l'histoire, et j'ai fini par dévorer avidemment ce livre en quelques heures. Ça parle d'amitié féminine improbable, d'amour et d'attirance, de violences sexuelles aussi (trigger warning là-dessus). Je n'en dirais pas plus sur l'intrigue, mais j'ai bien aimé l'humour et le style de l'autrice.
Des articles
Depuis que j'ai mis mes médias favoris dans mon flux RSS, je prends beaucoup plus le temps de lire des articles. En février, j'ai bien aimé cet edito de Frustration Magazine qui parle de plein de trucs qui me travaillent en ce moment : la violence entre camarades, les limites de la bataille culturelle (le thème préféré des bourgeois.es de gauche) pour combattre le fascisme, la nécessité de continuer à faire collectif en travaillant pour de vrai sur les violences sociétales qu'on reproduit dans nos organisations.
Toujours chez Frustration, j'ai trouvé très intéressant cette chronique de l'écrivaine Adeline Dieudonné sur la violence bourgeoise en littérature. J'en ai tiré plein d'idées de lectures et cette citation :"La littérature a la capacité de nous montrer où se trouve le réel et qui exerce la violence sur qui. La barbarie sociale n’a jamais changé de visage et la littérature, elle, n’a jamais cessé de la décrire."
J'ai trouvé salutaire la lecture de l'article d'Estelle Depris (Sans blanc de rien) "La méritocratie n’existe pas. La suprématie blanche a déjà choisi les gagnant·es.". Déjà parce que je regarde la Star Academy (j'en reparle plus bas) et que j'ai été très énervée par l'élimination de Sarah, de loin la meilleure élève de cette saison, mais qui a le malheur d'être une femme noire. Et ensuite parce que ça vient interroger ce que la suprématie blanche nous fait aussi, à nous les personnes blanches qui devont notre position privilégiée à la solidarité blanche plutôt qu'à nos qualités propres.
A écouter
De la musique
L'album Eclesia de Naika
Le premier album de Naika, artiste franco-haïtienne multilingue qui chante en anglais, français et créole haïtien, mélange brillamment pop américaine et musique afro-caribéene. Entre titre qui donne envie de danser (Welcome to Eclesia), hymne féministe (One track mind), chanson engagée qui dézingue les influenceur.ses (What a day) ou encore ode sensuelle à l'amour (Soleil), on ne s'ennuie dans cet album. Bref, je suis fan cette artiste aussi talentueuse que magnifique (bon ok j'avoue j'ai un crush).
Le groupe Nishtiman Project
J'ai découvert le groupe Nishtiman Project en écoutant l'épisode du - regretté, en tous cas pour ma part - podcast Culture 2000 sur l'histoire des kurdes. Nishtiman ("terre natale" en kurde) Project, qui réunit des musicien.nes d'Iran, d'Irak et de Turquie, mêle musiques traditionnelles kurdes et arrangements contemporains. Je n'ai pas encore écouté l'entièreté de leurs 3 albums mais j'ai beaucoup aimé ce que j'ai écouté. Et puis toute occasion est bonne pour parler des kurdes, qui ont bien besoin de notre soutien en ce moment.
Des podcasts
Le debrief - Star Academy par Camille Giry et Alicia Ligi
J'ai une confession à faire : j'adore la Star Academy. C'est évidemment une grosse machine capitaliste, mais que voulez-vous, j'adore découvrir 15 jeunes artistes, les voir évoluer, douter, faire des trucs de ouf et parfois se vautrer aussi. Ça me rappelle mon enfance (quand à 9 ans je disais à ma mère qu'un jour je ferai la Star ac) et ça m'aide à passer l'hiver. Quand je ne debriefais pas moi-même avec mes copines (coucou Faniry) ou avec mon amoureux qui n'avait rien demandé à personne, j'écoutais religieusement les deux épisodes de la semaine du podcast de Camille Giry et Alicia Ligi. J'ai eu énormément de fous rires en les écoutant car elles sont hilarantes, et j'ai envie d'être amie avec elles maintenant.
Quand les femmes vieillissent par Angélique Tibau (LSD la série documentaire sur France Culture)
Quand on est une femme, on intègre très vite que vieillir est indésirable et qu'après un certain âge, il faut vite disparaître de l'espace public, des écrans de cinéma et de toute autre représentation culturelle. Cette série documentaire entend explorer le vieillissement des femmes "entre espace intime et enjeu politique, où se heurtent inégalités et résistances" (je cite). Belle promesse, amplement tenue au cours de ces 4 épisodes dont beaucoup de passages m'ont fait réfléchir ou m'ont émue. Comme d'habitude chez LSD, la réalisation laisse la part belle aux témoignages des premier.es concerné.es, et c'est chouette d'entendre ce concert de voix de femmes âgées aux divers parcours. J'aurais juste aimé entendre un peu moins les femmes bourgeoises voire très bourgeoises, et un peu plus les autres femmes dont les témoignages sont plus timides (le classisme intégré, toussa) mais pas moins intéressants !
A regarder
Des films
Je me rends compte que je regarde peu de films, d'autant plus depuis que je suis en voyage. J'ai quand même quelques recos ce mois-ci !
Dede de Mariam Khatchvani
Quand nous étions en Svanétie, nous sommes tombé.es sur un tout petit cinéma, nommé "Dede", qui passe quotidiennement le même film (Dede, donc), plusieurs fois par jour depuis près de 10 ans. J'étais déjà séduite par le concept. Le film est une production internationale - il a d'ailleurs obtenu des prix dans divers festivals internationaux - mais la réalisatrice est une enfant de la Svanétie. On y suit Dina, une jeune femme svane en lutte avec le patriarcat et avec les hommes de son entourage qui décident globalement de tout sans lui demander son avis, et cherchent ensuite à lui imposer ces décisions sous couvert de respect des traditions. Clairement, le film n'est pas très joyeux, et l'atmosphère mélancolique est renforcée par la froideur de cette région reculée du Caucase et par l'ambiance tendue des années 90 (décennie de guerres en Géorgie). Mais c'est aussi un film très contemplatif, comme une déclaration d'amour aux montagnes et aux villages svanes.
The Lego movie de Phil Lord et Christopher Miller
C'est le moment où je me rends compte que mes goûts culturels n'ont AUCUN sens. Je fais faire court sur celle-ci : c'est une recommandation de mon amoureux (rendons à César, etc), et j'étais au départ peu emballée à l'idée de le regarder car pour être honnête, je m'en fiche un peu des Lego. Mais en fait, c'est très très très drôle, et plutôt intelligent. Le 2 est nul apparemment (comme d'hab').
Des séries
La sitcom Living single
Je ne comprends pas pourquoi cette série des années 90 - que j'ai découvert par hasard sur un post instagram - n'est pas plus connue. Living single raconte le quotidien de quatre jeunes femmes afro-américaines à New York qui vivent en coloc (ou quasi coloc pour l'une d'entre elles qui squatte allègrement l'appart de ses potes), et de leurs deux voisins qui vivent au-dessus. Alors oui : c'est presque exactement le même concept que Friends, qui est sortie un peu après, sauf que Living single n'a pas bénéficié d'autant de publicité. Il n'est malheureusement pas très difficile de comprendre pourquoi. Bref, c'est une excellente sitcom très nineties portée par des supers acteur.rices, dont la rappeuse Queen Latifah qui signe aussi le générique (que j'adore personnellement). Avec un bémol quand même : comme dans beaucoup de séries qui ont plus de 20 ans, il y a parfois des ressorts comiques homophobes ou transphobes, qui ne passeraient plus aujourd'hui, fort heureusement.
La série animée La Quête d'Ewilan
Ayant adoré les livres de Pierre Bottero quand j'étais petite, j'attendais avec impatience l'adaptation en série animée. Je n'ai pas été déçue, j'ai trouvé les personnages et surtout l'univers magnifiquement bien retranscrits (les couleurs de Gwendalavir !!!). C'est très beau et agréable à regarder, même si j'ai quelques réserves sur l'adaptation du scénario, il y a des modifications par rapport aux romans originels dont je n'ai pas bien compris l'intérêt. Mon amoureux a regardé sans avoir lu les romans et il a beaucoup aimé aussi.
Un documentaire
L'enfer d'Instagram en voyage sur la chaîne Youtube "C'est une autre histoire" (Manon Bril)
Avant de partir en voyage, j'ai absorbé beaucoup de contenus et de réflexions sur le voyage et le tourisme, et notamment sur le lien avec le colonialisme. J'aime bien le travail de Manon Bril, donc j'ai commencé en toute confiance ce documentaire d'1h30. On suit l'évolution de sa pensée, nourrie de lectures et de références, tout au long de cette vidéo : en partant de son agacement vis-à-vis du surtourisme et des influenceur.euses voyage qui se mettent en scène sur les réseaux, elle en vient à interroger toute l'industrie du tourisme et du voyage (spoiler : c'est la même chose), ainsi que ses propres réflexes de mise en scène et de différenciation. Outre le travail très documenté, j'ai bien aimé qu'elle se remette en question, ce qui nous pousse à faire de même. Car comme elle le démontre, la personne qui pense être "un.e voyageur.euse et pas un touriste"... bah c'est encore un héritage du colonialisme.
C'est (enfin) la fin pour ce bouquet culturel de février, vivement le mois prochain !