Solana

Le bouquet culturel de l'été

De là où je vous écris, assise dans une tente installée à deux pas de la mer sur l'île de Kyushu au sud du Japon, il fait encore près de 30 degrés la journée. Bien qu'on ait fêté il y a déjà une semaine Shubun no Hi, l'Equinoxe d'Automne (car oui, au Japon ça se fête), l'été semble bien loin d'être terminé. Mais nous sommes à l'aube du mois d'octobre, et je suis bien en retard pour vous partager mes coups de coeur estivaux (il n'y a plus de saisons de toute façon, et c'est encore à cause du capitalisme). Voici donc ce que j'ai aimé lire, écouter et regarder durant ces trois derniers mois !

A lire

Des livres

Cet été, j'ai beaucoup lu, et j'ai adoré presque tout ce que j'ai lu. La sélection a été rude donc cette partie risque d'être un peu longue, mea culpa.

Le bracelet de jade de Mu Ming (traduction de Gwenaël Gaffric)

Quand on est arrivé.es en Chine cet été, j'ai décidé de commencer ma découverte de la littérature chinoise par cette novella de l'autrice contemporaine Mu Ming. L'histoire se déroulé au 17ème siècle, période de remous politiques en Chine. La jeune Chen se voit offrir un bracelet de jade par un mystérieux commerçant à la Foire des Lanternes. Avec son père, ancien fonctionnaire déçu par la corruption et passionné par les jardins, iels vont découvrir les histoires fantastiques que contient le bracelet. Il n'y a pas vraiment d'intrigue dans ce livre très philosophique, on ne sait pas toujours trop où l'autrice veut nous emmener. J'ai quand même été séduite par la poésie de cette novella, que j'ai trouvé très rafraîchissant à lire en temps de canicule (il faisait 40 degrés en Chine aussi). J'ai apprécié que la préface de l'édition française donne d'emblée plein de clés de lecture car le livre est bourré de références aux traditions chinoises, assez obscures pour les lecteur.rices occidentales.aux. Et j'y ai découvert l'existence de la "poésie des champs / des jardins" et ça me ravit, merci la Chine pour ça.

Fille de la Terre de Agnes Smedley

J'ai lu ce livre grâce au bookclub "Lire la révolution" lancée par Emma alias Le livre hostile (dont je reparle plus loin). Et quelle claque, vraiment. Agnes Smedley est une journaliste et militante communiste, "Fille de la terre" est un roman autobiographique qu'elle a publié en 1929. Le roman est considéré comme un livre pionnier de la littérature prolétarienne américaine même s'il a été parfois déconsidéré (car écrit par une femme, bien sûr). Dans ce roman d'apprentissage politique, Smedley revient sur ce qui a forgé son engagement révolutionnaire, internationaliste et féministe : son enfance dans une famille de travailleurs (très) pauvres, les violences conjugales dont elle a été témoin, son désir d'indépendance, sa rencontre avec les milieux socialistes et son sentiment de décalage avec des militant.es issu.es de la bourgeoisie qui romantisent sa classe sociale, son engagement auprès des révolutionnaires indien.nes... Je l'ai lu en version originale, mais il paraît que la traduction en français qui vient de sortir aux éditions Nada est super !

L'art de la joie de Goliarda Sapienza (traduction de Nathalie Castagné)

J'ai aussi lu ce livre grâce au club de lecture "Lire la révolution", décidément ! Cela faisait très longtemps que j'avais envie de lire le chef d'œuvre de cette autrice et militante anarchiste et antifasciste que j'ai vu passer maintes et maintes fois. Je me rappelle notamment avoir vu mon amie Pauline plongée dans ce livre. La longueur de ce roman m'a longtemps rebutée, mais maintenant que je l'ai lu, je peux vous l'assurer : on ne s'ennuie pas une seconde durant ces 600 et quelques pages. J'ai adoré cette fresque historique de l'Italie du début du 20ème siècle, vue depuis la Sicile et portée par une narratrice complexe (et bisexuelle, youpi), Modesta. C'est aussi un peu un roman d'apprentissage politique : on y suit Modesta dans son évolution, personnelle et politque. C'est une œuvre très riche à laquelle je pense encore, plusieurs mois après. Je préviens par contre : l'inceste est très présent dans le roman, il y a dès les premières pages une scène très difficile à lire. L'inceste reste très présent tout au long du roman, d'une manière que j'ai trouvé parfois questionnable (même si, sans spoiler, cette omniprésence correspond sans doute à une réalité de l'époque dans le milieu qui est dépeint).

Chiennes de garde de Dahlia de la Cerda (traduction de Lise Belperron)

Cet été j'ai eu envie de lire des nouvelles, alors j'ai jeté mon dévolu sur ce recueil de la philosophe, activiste et écrivaine féministe mexicaine Dahlia de la Cerda. J'avais entendu parler de ce recueil lors d'une des séances de mon club de lecture, mais j'ai oublié qui l'a recommandé (si tu passes par là : désolée). J'ai adoré chacune des treize nouvelles qui composent le recueil, beaucoup m'ont émue et/ou mise en colère. Ces nouvelles racontent les destins entremêlées de femmes d'origine et de classe sociale différentes : il y a une narcotraficante, une migrante, une tueuse à gages, une sorcière... Mais toutes dessinent en fin de compte la même réalité, celle d'un pays qui déteste les femmes, encore plus si elles ont le malheur d'être pauvres ou noires, et où le taux de féminicides est un des plus élevé au monde (dix femmes assassinées par jour en moyenne, ce chiffre me tord les boyaux à chaque fois que je le vois).

"Après ta mort, je suis devenue complètement obsédée par le sujet. J'ai lu tout ce que j'ai pu. J'ai regardé tous les documentaires et j'ai écouté toutes les chansons qui parlaient de femmes assassinées au Mexique. Le Mexique est un énorme monstre qui dévore les femmes. Le Mexique est un désert fait de poudre d'os. Le Mexique est un cimetière de croix roses. Le Mexique est un pays qui déteste les femmes."

Une saison à Téhéran de Lucie Azema

Un des grands regrets de notre voyage est de ne pas avoir pu visiter l'Iran, ce grand pays très présent dans les médias occidentaux mais largement incompris, pris dans une vision occidentalo-centré étriquée. Dans ce livre sorti il y a quelques mois, Lucie Azema, dont la plume est bien connue des voyageur.euses, raconte l'Iran tel qu'elle l'a connu pendant ses années de vie à Téhéran. J'ai appris plein de choses et j'ai beaucoup aimé ce livre inclassable (comme souvent avec cette autrice) qui mêle avec une grande finesse récit de vie, histoire, littérature, linguistique pour tenter de raconter l'Iran, ses villes, ses paysages, ses habitant.es, sa culture qui a influencé le monde entier.

"C’est une histoire qui a commencé il y a exactement dix ans. Un coup de foudre, une collision avec un territoire qui a constitué un véritable événement dans mon existence. Après cette rencontre, je suis retournée plusieurs fois en Iran, puis j’y ai vécu, travaillé, aimé, souffert. L’Iran vit en moi comme une histoire d’amour tardive à laquelle rien ne me prédestinait."

Des articles

Que serait un bouquet culturel sans un article de Frustration ? L'article de Farton Blink "Self-care : l'enfer c'est les autres" a mis des mots sur ce qui me crispe dans les injonctions à "se recentrer sur soi" qui fleurissent nos feed instragram, et plus généralement dans la sphère du développement personnel. Les gens vont mal parce que leurs conditions matérielles se détériorent, et le capitalisme nous proposent des solutions individualistes, culpabilisantes et qui nous coupent toujours plus des liens de solidarités dont on a tou.tes désespérément besoin.

J'ai aussi appris plein de choses grâce à l'article "Fachos Football Club - Une histoire de fascisme, de néonazis et de foot" dans la newsletter Virulence de Mathilde, décidément la meilleure newsletter sur l'antifascisme de tout l'Internet. Dans cet article extrêmement fouillé (comme d'hab'), elle revient sur les origines du hooliganisme, les liens avec le mouvement skinhead, les pratiques extrêmement violentes dans et hors des stades des hooligans (qui sont ni plus ni moins que des groupuscules fascistes). Bien sûr là-dedans le sport n'est qu'un prétexte, un moyen utile à la violence : vive le foot populaire et antifasciste.

A écouter

Un podcast

Le documentaire Trouver Sergueï d'Aliénor Carrière, sur Arte Radio

J'ai écouté ce documentaire dans un bus brinquebalant, et malgré les secousses j'ai pleuré à chaudes larmes quasiment tout le long. La journaliste Aliénor Carrière y raconte sa quête pour retrouver Sergueï, un jeune ukrainien accueilli dans sa famille tous les étés et avec qui elle a grandi. La recherche de celui qu'elle a aimé comme un frère l'amènera jusque dans une Ukraine en guerre, mais aussi à travers des méandres de doutes qu'elle partage sans filtre. C'est si bien raconté, j'ai été happée du début à la fin.

Une playlist

En juin, Sol alias Sorcière Misandre a balancé sur son blog sa playlist de l'été, pertinemment intitulée "Couchers de soleil et pieds dans le sable", et je l'ai trouvé tellement chouette que je l'ai globalement écouté tout l'été, merci à elle. Je vous invite donc évidemment à l'écouter (sur Qobuz, parce qu'il va falloir lâcher Spotify là ça suffit les conneries), surtout si vous êtes déjà nostalgique de l'été écoulé. Dans cette playlist j'ai notamment découvert le groupe de rock touareg Imarhan et le musicien de flamenco Yerai Cortès, qui ont fait leur entrée dans la mienne (de playlist).

A voir

Deux chaînes YouTube

La chaîne de Nina Montagne (en anglais)

Ces derniers mois je me suis remise à regarder des contenus longs sur YouTube (en utilisant l'application libre - et beaucoup plus pratique - Newpipe bien évidemment), et quel plaisir de constater qu'il y a encore plein de créateur.rices qui produisent du contenu qualitatif tant sur le fond que la forme. J'ai découvert la chaîne de Nina Montagne grâce à un partage de Pauline Harmange, et j'ai été tout de suite conquise par ses vidéos qui sont comme des essais philosophiques. Nina aborde des questions très contemporaines (le rapport au temps à l'ère du numérique, les injonctions qui pèsent sur nos corps, la créativité dans un monde néolibéral qui ne cherche que la productivité...) en alimentant ses réflexions par la lecture d'écrivain.es et penseur.euses contemporain.es ou passé.es, agrémentées d'anecdotes personnelles. Chacune de ses vidéos est une incroyable source d'érudition en plus d'être un bonbon pour les yeux. J'aime toutes ces vidéos, mais si je dois en choisir parmi celles qui m'ont touché et intéressée dernièrement, je vous conseillerais ces deux-là : "i don't want to manage a body, i want to live in one 🌀 body trends, self-surveillance, and pleasure" et "i promise you just need to go make something ! on late diagnosis, self-trust and uncertainty" (pour mes TDAH sûr.es, mais pas que).

La chaîne Le Livre Hostile

J'ai découvert cette chaîne grâce à un.e inconnu.e sur Mastodon (que je ne retrouve pas, mais merci à ellui) qui disait grosso modo "enfin une booktubeuse communiste". Il ne m'en fallait pas plus pour avoir envie de visionner toutes les vidéos de sa chaîne. Si comme moi, vous aimez les livres et la politique, vous devriez aimer ses vidéos. Je les trouve aussi très bien réalisées, notamment les formats "Reading Journal" dans lesquels Emma nous emmène dans son quotidien de lectrice. J'ai particulièrement aimé ses vidéos dans la série de vidéos dans lesquels elle lit des essais "à la mode" (celle sur Ascendant beauf de Rose Lamy est particulièrement intéressante) qui l'amène à interroger les frontières aujourd'hui (trop ?) poreuses entre essais politiques et récits personnels. Cerise sur le gâteau : Emma anime un club de lecture (sur Discord) de romans politiques, "Lire la révolution", qui est un espace trop cool pour les gens comme moi qui peuvent parler de leurs lectures pendant des heures.

Un film

La légende de Hei réalisé par MTJJ

J'ai adoré ce film d'animation chinois, à la fois très beau, rigolo et profond. Dans le premier opus, on fait la connaissance de Xiaohei, un esprit prenant la forme d'un petit chat noir (mignon, je vous dis), chassé de la forêt où il habitait car les humain.es l'ont détruite. Dans sa quête d'une nouvelle maison, il rencontre tout un tas d'autres esprits qui l'amènent à s'interroger sur son rapport aux humain.es. Il y a un deuxième opus, qui est très réussi aussi même si on y perd un peu la dimension écologique du premier. Au-delà des qualités de ce film, je trouve chouette de regarder des films d'animation non occidentaux (et qui ne soient pas produit par le studio Ghibli, que j'adore mais qui est déjà bien connu du monde entier).

Sinon, comme la Terre entière cet été, j'ai vu Spider-man 3 et L'Odyssée au cinéma, mais je n'en parlerai pas ici parce que dans les deux cas j'ai passé un bon moment, tout en ayant de sérieuses réserves sur le traitement des personnages féminins (je me suis fendue d'un pouet sur Mastodon concernant L'Odyssée). On attendait rien de personne mais on est quand même déçu.es.

C'est tout pour cette fois ! A dans trois mois pour un bouquet plein de feuilles mortes 🍂