Solana

Le bouquet culturel de mars

Avril est déjà presque terminé et je publie à peine mes coups de coeur culturels de mars, oups. J'ai un peu délaissé mon blog ce mois-ci, je me suis complètement laissée emporter par ce début de printemps. D'ailleurs, je vous écris depuis les montagnes kazkakes, où je passe mes journées à chiller au soleil et à faire des pizzas - mais ça, c'est une histoire pour plus tard -. Malgré ce retard, j'ai plein de chouettes recommandations à vous partager pour ce bouquet culturel de mars !

A lire

Des livres

Ali et Nino de Kurban Said

En Turquie, je me suis fait un ami azéri qui aimait lire comme moi, et pendant une conversation portant sur nos livres préférés, je lui ai demandé quels romans je pouvais lire sur le Caucase. Il m'a répondu sans hésiter : Ali et Nino. Alors dès que je suis arrivée en Géorgie (dans le Caucase, donc), je me suis lancée dans ce roman, qui a la même portée mythique pour le Caucase que Roméo et Juliette en Europe de l'Ouest. D'ailleurs, fun fact : on ne connait pas avec certitude l'identité de l'auteur, qui a écrit sous pseudonyme. Vous vous en doutez, ça alimente bien la légende cette histoire d'auteur inconnu. Ali et Nino raconte l'histoire d'amour entre un azéri (Ali) et une géorgienne (Nino) : leur rencontre à Bakou, les tensions et rebondissements dues à leurs différences culturelles et aux événements politiques et sociaux en cours. Mais c'est surtout un tableau foisonnant de la société azérie du 20ème siècle, tiraillée entre ses traditions, sa culture propre, et l'européisation poussée par l'occupant russe et par d'autres puissances européennes. J'ai été emportée par l'histoire, et j'ai effectivement appris beaucoup sur l'histoire et la culture de l'Azerbaidjan et du Caucase ! Attention : on retrouve dans la bouche de certains personnages des propos sexistes assez violents.

Black Anarchist Legacies de JoNina Abron-Ervin, William C. Anderson, Lorenzo Kom'boa Ervin and Modibo Kadalie

On a acheté ce livre dans la super libraire La zone dans le quartier d'Exarcheia à Athènes, et finalement je l'ai lu sur un banc au soleil à Borjomi, en Géorgie. Ce petit livre en anglais est écrit dans une langue très orale, car il s'agit d'une retranscription d'une table-ronde réunissant trois militant.es emblématiques du Black Power, la branche radicale du mouvement des droits civiques. Je n'en connaissais aucun des trois, inculte que je suis. Dans cette table-ronde, iels évoquent les parcours politiques qui les ont mené à l'arnarchisme, leurs expériences au sein du parti marxiste-léniniste Black Panther Party, les relations qu'iels entretiennaient avec les anarchistes blanc.hes et avec le mouvement féministe de l'époque (spoiler : c'est compliqué)... J'ai trouvé passionnant et très émouvant de lire les voix de ces infatigables militant.es (iels ont autour de 80 ans aujourd'hui), qui nous rappellent qu'il faut combattre l'autorité partout et tout le temps, jusque dans nos organisations.

Je ne résiste pas à citer un petit passage, issu d'une intervention de JoNina Abron-Ervin, que j'ai grossièrement traduit en français : "Je suis désolé de devoir dire qu’à Oakland, du moins, nous ne nous sommes pas organisés pour lutter contre cette structure hiérarchique (du Black Panther Party). La plupart d’entre nous avions peur de le faire. Nous pensions que ce serait trahir la lutte, car cela reviendrait à nous opposer aux dirigeant.es qui nous menaient au combat. Nous considérions que nous étions en guerre contre le gouvernement des États-Unis et nous avions le sentiment que nous trahirions notre cause si nous nous organisions contre la direction. Aujourd’hui, avec du recul, je me rends compte que c’était une erreur. Si nous nous étions organisé.es contre cette structure hiérarchique, le Black Panther Party aurait peut-être pu, plus tard, devenir quelque chose de plus grand encore que ce que ça a été. (...) La leçon que j’en tire, c’est que si vous vous trouvez aujourd’hui dans une organisation hiérarchique, il faut étouffer cela dans l’œuf dès que possible si vous voyez cela se profiler dans votre organisation."

Sauvagines de Gabrielle Filteau-Chiba

Il y a quelques années, j'avais lu "Encabanée" le premier roman du triptyque de cette autrice québecoise. J'avais bien aimé, mais j'avais été quelque peu déçue car on me l'avait vendu comme un roman queer. J'avais raconté ma déception à mon amie Margaux, qui m'avait répondu en souriant "attends de lire la suite"... et elle avait raison. Dans ce deuxième roman, on suit Raphaëlle, garde forestière dans la forêt du Kamouraska, qui se retrouve aux prises avec la violence des trappeurs, et plus généralement des hommes. Contrairement au premier roman qui est assez contemplatif, on est plutôt ici sur un thriller écologique. J'ai adoré l'ambiance, j'ai aimé retrouver la plume de l'autrice, et il me tarde de lire "Bivouac", le dernier tome du triptyque !

Des articles

Ce mois-ci, j'ai aimé lire cet entretien de l'ethnographe Raphaël Huët chez Reporterre, qui vient d'écrire un livre sur la fatigue généralisée comme phénomène politique produit par le capitalisme. Tout est dans le titre : "Le capitalisme produit l’épuisement, puis vend des solutions" (tout ça est bien sûr très encouragé par nos élites politiques qui se vantent de dormir 4h par nuit, comme si ce n'était pas une aberration sanitaire).

Dans Frustration Magazine (qui est en train de devenir mon média préféré), Rob Grams a écrit deux articles sur le marxisme : un sur le marxisme classique et un sur le marxisme occidental. Et je l'en remercie car ça me permettra de comprendre un peu mieux de quoi il retourne la prochaine fois que je serai coincée dans un débat entre marxistes, aux Universités d'été du NPA par exemple, au hasard. Oui, je suis anticapitaliste et je n'ai pas lu Marx - et vous non plus, arrêtez on se sait -.

Dans sa newsletter Sans blanc de rien , l'autrice et formatrice anti-raciste belge Estelle Depris nous explique dans un propos très clair et concis pourquoi la France et l'entièreté des pays de l'Union Européenne se sont abstenus de reconnaître l'esclavage comme pire crime contre l'humanité. Encore une fois tout est dans l'intitulé : "L’UE s’abstient de reconnaître l’esclavage transatlantique comme le pire crime contre l’humanité, parce qu’elle ne veut pas rembourser sa dette blanche". Mais allez lire quand même.

Pour le 8 mars, Journée internationale des luttes pour les droits des femmes et minorités de genre, le poète et militant Jamal Ouazzani est revenu, dans sa newsletter Tendresse radicale, sur la notion d'intersectionnalité, avec quelques rappels salutaires. Comme le fait que l'intersectionnalité est un prisme d'analyse et pas un "style" de féminisme, que les oppressions ne s'additionnent pas mais s'entre-mêlent et s'entre-influencent, et que subir une oppression ne nous empêche pas de jouer un rôle dans le maintien d'autres oppressions.

A écouter

De la musique

L'album Kiss All The Time. Disco, Occasionally. de Harry Styles

Bon bah c'est simple, en mars j'ai écouté cet album en boucle. Déjà je trouve le titre de cet album incroyable (petite passion pour les titres d'albums à rallonge). Dès les premières notes aux influences house minimaliste d'Aperture, j'étais conquise. Il y a beaucoup de variations de genre dans cet album : en plus des rythmes house, des chansons qui restent dans la tête (American Girls), de la petite pop dansante (Pop), des ballades nostalgiques (Paint By Number), des chansons d'amour qui sortent les violons (Coming Up Roses). Bref, il est trop fort.

Des podcasts

La vie en noir.e par Sébastien Thème dans LSD la série documentaire (France Culture)

Il est très possible qu'il y ait un podcast de LSD la série documentaire dans chacun de mes bouquets culturels, tant je trouve leurs séries qualitatives. Dans cette série, on explore ce que veut dire être noir.e en France : le manque de représentation dans l'imaginaire collectif, la confrontation permanente aux clichés racistes, la violence institutionnelle, aimer et faire famille dans une société raciste, la mémoire et l'héritage des personnes déracinées. C'est très dense et riche, il m'a fallu beaucoup de temps pour arriver au bout de ces quatres épisodes. Beaucoup de témoignages me trottent dans la tête depuis.

Vie sexuelle, vie psychique et résistance, avec Sarah Forestier par Lauren Bastide dans Folie Douce

J'ai adoré cet entretien avec l'actrice Sarah Forestier dans le podcast de Lauren Bastide. Elle y raconte le commencement de sa vie sexuelle, en même temps que ses débuts dans le milieu très violent et sexiste du cinéma français. Son propos sur le désir m'a touché droit au coeur. Je n'avais jamais entendu quelqu'un.e parler avec autant de justesse de la notion de consentement et des limites qu'elle pose. Et globalement, j'ai trouvé ses propos très pertinents et sincères.

A regarder

Un film

Good luck, have fun, don't die de Gore Verbinski

On a vu ce film de science-fiction comique dans un tout petit cinéma de Tbilissi en Géorgie, un peu par hasard. Il met en scène un voyageur du futur qui déboule dans un restaurant et tente, pour la 117ème fois, de recruter parmi les client.es du restaurant l'équipe avec laquelle il parviendra à sauver le monde de l'avenir dystopique qui l'attend. Ce film est complètement barré et plein de rebondissement, un peu sous acide (très américain, finalement). Derrière l'absurdité, il y a une critique volontairement très évidente de l'intelligence artificielle. C'est pas subtil, mais ça fait plaisir.

Une vidéo

Qui est légitime à publier un livre ? de Charlie

Pour finir, j'avais envie de partager cette vidéo sur l'industrie de l'édition par une influenceuse qui s'appelle Charlie. Le concept de sa chaîne c'est qu'elle "teste" un métier différent tous les 3 mois, et depuis quelques mois elle se teste à l'écriture et découvre l'univers de l'édition. Après quelques mois d'écriture, elle envoie ses écrits à des maisons d'édition qui à sa grande surprise acceptent toutes son manuscrit (alors même qu'elle sait que ses écrits ne sont pas aboutis, étant donné le peu de temps qu'elle y a passé). Elle se rend vite compte qu'au fond ce qui intéresse les maisons d'édition c'est sa notoriété et sa communauté, et explique pourquoi elle trouve ça problématique, sans pour autant diaboliser le monde de l'édition. Ce n'est certes pas un propos très politisé (même si le mot "capitalisme" est lâché à un moment) et je ne suis pas vraiment d'accord avec elle quand elle évoque la responsabilité des lecteur.rices. Mais j'ai trouvé intéressant ce point de vue extérieur sur l'édition, et de voir une influenceuse prendre conscience que la notoriété est un privilège, un capital qui donne accès à beaucoup de choses, comme la publication de livres.

C'est tout pour ce mois-ci !