Solana

Le bouquet culturel du printemps

Après avoir laissé passer le mois d'avril, puis le mois de mai, j'ai dû me rendre à l'évidence : je n'arrive pas un suivre la cadence (totalement imposée par moi-même) d'un bouquet culturel par mois. Déjà parce que je n'aime pas les obligations, j'ai tendance à me mettre la pression pour écrire ces billets dans les temps et à culpabiliser de ne pas le faire. Comme c'est mon espace et qu'on est pas là pour se mettre la rate au court-bouillon (comme disent les jeunes je crois, je sais pas j'ai 31 ans), j'ai décidé de partir plutôt sur un rythme saisonnier. Cela m'obligera aussi à sélectionner uniquement ce que j'ai vraiment aimé et envie de partager.

L'été est déjà bien entamé, mais retrouvons le temps d'un instant la fraîcheur du printemps : voici ce qui m'a remué, fait réfléchir, donné envie de tout casser ce printemps !

Des livres

La charge raciale : vertige d'un silence écrasant de Douce Dibondo

Dans cet essai, l'écrivaine et militante noire Douce Dibondo décortique ce que le racisme et la suprématie blanche fait aux personnes racisées et en particulier aux personnes noires, à travers un concept : la charge raciale. Elle y décrit la souffrance induite par le fait d'être le produit d'une histoire coloniale destructrice, les affronts et violences quotidiens, et surtout la silenciation, le déni permanent d'une société qui refuse de regarder en face les violences coloniales du passé et leur continuité dans le présent. Douce Dibondo propose une analyse de la charge raciale, mais aussi des pistes d'émancipation politique autour du concept de noirité. C'est un essai aussi foisonnant et fouillé que brillamment écrit, qui mêle témoignages, art et psychanalyse. Je dois avouer que certains développements autour de la psychanalyse m'ont un peu perdue (car je n'y connais rien). Je conseille cette lecture en particulier aux personnes blanches (surtout celles qui pensent que "ça va, c'est fini la colonisation").

"Toutes les personnes racisées sont des génies de l'adaptation. Cette capacité est une boussole qui permet à la fois de naviguer dans un monde raciste, et une ancre bien trop lourde dictant nos vies. (...) Penser à ne pas paraître "trop" noir.e, arabe ou asiatique, adopter une manière de parler, de s'habiller, de rire, réfléchir aux musiques choisies en soirée, se demander sans cesse si on est aimé.e pour soi ou pour le fétiche qu'on représente, renoncer à porter des capuches pour éviter la police... Bref, c'est tout planifier quand on évolue dans des milieux majoritairement blanc et qu'on ne l'est pas."

Samarcande de Amin Maalouf

J'ai lu ce roman dans la ville éponyme pour me plonger dans l'ambiance, mais il s'avère finalement que ça se passe plus en Perse, l'actuel Iran, qu'à Samarcande. Cette lecture m'a quand même permis de me plonger dans l'ambiance de l'Empire perse du XIème siècle, et de découvrir un des poètes les plus emblématiques de l'époque, encore aujourd'hui considéré comme un des plus grands poètes en langue perse. Dans ce roman, on suit donc dans une première partie la vie romancée d'Omar Khayyam, de ses années à Samarcande à sa mort ; dans une deuxième partie, qui se déroule au début du XXème siècle, on suit un narrateur passionné par l'oeuvre de Khayyam et lancé à la recherche du fameux manuscrit de Samarcande, ce qui va l'amener . Lire ce roman m'a rappelé ce que j'aime dans les romans historiques : être happée par une histoire tout en apprenant plein de choses sur un contexte et des événements de la grande Histoire. J'ai adoré la première partie, j'ai beaucoup moins aimé la deuxième que j'ai trouvé emprunte de male gaze et d'orientalisme. Dans le cadre de mes lectures de voyage, je me suis remise à lire des livres écrits par des hommes cisgenres, et je suis frappée par la présence d'imaginaires (notamment) très sexistes dans quasiment toutes mes lectures... J'ai quand même apprécié cette lecture, mais ça m'a rappelé pourquoi je ne lisais quasiment plus d'hommes cis (et vous devriez en faire de même, ça élargit les idées).

Douceur de la musculation : Pour les artistes, les queers, les femmes, les inadaptées, les vieux, les handicapés, les neuroatypiques, les parents, les pauvres, les non-conformes, les dégoûtées du sport de Martin Page

Dans ce petit livre dont je vous parlais dans mon dernier "carnet de voyage", l'auteur non-binaire Martin Page partage ses réflexions sur la pratique de la musculation. Je me suis beaucoup reconnue dans son parcours, parce que j'ai fait partie de la catégorie des "dégouté.es du sport" et que comme lui j'ai découvert sur le tard que j'aimais la musculation, pour tous les bénéfices pour la santé mentale et physique qu'il cite abondamment (j'adore aller à la salle maintenant, qui suis-je devenue ?). Le livre est organisé en plusieurs parties qui sont autant de fragments de réflexions sur le sport et la force physique dans une société traversée par des oppressions systémiques. Son propos sur la musculation comme protection, de "défense contre une société violente et hostile" en particulier pour les personnes minorisées m'a beaucoup touchée. Ne vous attendez pas à un essai fouillé et étayé, selon moi ce livre tient plus du récit de vie et du propos personnel.

Bivouac de Gabrielle Filteau-Chiba

Dans le bouquet culturel de mars, je vous parlais de mon amour pour "Sauvagines" de Gabrielle Filteau-Chiba : bien évidemment ce printemps j'ai foncé tête baissée dans "Bivouac", le dernier tome de la trilogie ! Dans ce roman, on retrouve tous les personnages (même celleux qu'on avait oublié), et comme d'habitude tout se passe en grande partie dans la nature du Kamouraska au Québec. Ce dernier tome est encore un peu plus différent des deux premiers : plus doux que le deuxième, moins contemplatif que le premier. L'intrigue se concentre sur les relations amoureuses au-delà des normes de genre et de la monogamie, mais je trouve qu'on y explore aussi plusieurs manières de résister au capitalisme : l'organisation collective, l'occupation des lieux, la désobéissance civile, les fermes collectives... avec toutes les questionnements, les limites et les risques que comportent ces manières de résister. Sans spoiler, la fin du roman m'a laissée en larmes (et ça faisait bien longtemps que ça n'était pas arrivé).

So thrilled for you de Holly Bourne

J'ai découvert ce roman dans la newsletter de Sophie Gliocas, qui m'a donné très envie de le lire. Ce roman, qui n'a à ma connaissance pas encore de traduction en français, parle de l'expérience de (non) maternité à travers quatre personnages féminins trentenaires : celle qui est enceinte, celle qui souffre de dépression du post partum, celle qui ne veut pas d'enfant, et celle qui aimerait en avoir et qui n'y arrive pas. C'est drôle et cru (c'est très british), mais aussi très juste et sensible. "So thrilled for you" parle aussi des difficultés à se comprendre, à maintenir ses amitiés à l'âge adulte quand tout le monde a mieux à faire. Ah oui, et ça se passe pendant une baby shower en pleine canicule (ma définition de l'enfer sur terre à peu près). J'ai parfois détesté les personnages, mais je me suis aussi reconnue dans chacune d'entre elles. Le personnage de Lauren m'a touchée en plein cœur. Je conseille cette lecture, avec quand même un trigger warning pour les personnes qui traversent en ce moment des choses difficiles liés à la parentalité.

Des articles

Dans Reporterre, j'ai découvert le concept d'écologie de guerre qui fait son chemin notamment au sein du parti des Ecologistes, en tous cas chez leur cheffe de file : l'idée que la militarisation de nos sociétés peut être une opportunité pour la décarboner (je vous jure que c'est une vraie théorie). Une lecture affligeante mais instructive au moment où les relents guerriers réapparaissent de toutes parts.

J'ai adoré cet article passionnant de Nicolas Framont Frustration magazine, qui parlent de comment nos conditions de travail influencent nos convictions politiques. L'auteur prend à rebours l'idée que l'antifascisme se ferait dans le champ des idées (la fameuse bataille culturelle), alors que c'est plutôt dans notre quotidien que se forge nos convictions politiques. En particulier, il démontre études à l'appui à quel point nos conditions de travail et nos relations avec nos collègues influencent nos idées.

Toujours chez Frustration (partenaire officiel de ce blog), Farton Bink nous parle des magical girls, ces héroïnes fortes (et souvent hyper stylées vestimentairement parlant) venues du Japon qui ont campé sur nos écrans de télé dans les années 90-2000. La plus emblématique de ces figures est évidemment Sailor Moon, mais personnellement j'ai plutôt été bercée par Sakura chasseuse de cartes. L'auteur analyse le genre des magical girls : sous les radars, les autrices de ces mangas déconsidérés par les producteurs ont poussé des idées progressistes voire carrément woke sur les questions de genre. Sans pour autant mettre de côté les ressorts narratifs extrêmement craignos de ces séries (les relations profs-élèves suggérés dans Sakura, gros EURK).

Pour finir sur une note moins douce : un texte très essentiel à lire dans la très intéressante et nécessaire newsletter antifasciste "Virulence" , qui parle de Catherine, une femme de 66 ans assassinée à Plouasne lors d'une expédition illégale mené par le maire à la suite des plaintes des voisin.es. Mathilde nomme la mort de Catherine pour ce qu'elle est : un féminicide, un assassinat psychophobe, dans une société obsédée par l'ordre public. Ce "faits divers" qui n'en est pas un m'a aussi touchée à un niveau plus personnel : ma grand-mère est morte à 45 ans, après une vie marquée entre autres par les violences psychiatriques. Catherine, ça aurait pu être elle.

"Je suis profondément révoltée que la mort de Catherine soit dans les pages Faits Divers. C’est un féminicide, commis par un élu de la République. Catherine est morte car femme. Catherine est morte car malade. Ne pas qualifier de féminicide ce drame, c’est encore et toujours laisser ce qui ne convient pas, ce qui n’entre pas dans les lignes aux orties. Sa maladie ne donne pas un caractère inexplicable politiquement à sa mort. Elle n’est pas morte parce qu’elle était malade : elle est morte parce que des hommes, sous l’impulsion d’autres, ont voulu l’effacer."

A écouter

De la musique

L'artiste Yenlik

Un de mes kiff quand je voyage, outre lire des livres liés au territoire, c'est de découvrir des artistes du pays. Au Kazakhstan, j'ai entendu par hasard une chanson de la rappeuse, chanteuse et compositrice Yenlik, et ce fut un gros coup de coeur immédiat. Yenlik fait partie d'une nouvelle génération d'artistes kazakhes, elle rappe et chante en kazakh dans un pays où (m'a-t-on dit) la majorité de la production musicale est en langue russe. Elle mêle traditions musicales kazakhes et musique contemporaire avec brio, je trouve son flow incroyable (bien que le sens des paroles m'échappe complètement). C'est également la première artiste kazakhe à avoir participé au Colors show, slay.

L'album This music may contain hope de Raye

Je dois faire une confession : j'ai commencé à écouter Raye l'année dernière (grâce à Sarah de la Star Ac', qui a brillamment repris Where is my husband!, pour être entièrement honnête avec vous). Je ne sais pas comment j'ai fait pour passer à côté pendant toutes ces années, mais rassurez-vous j'ai bien rattrapé le temps perdu depuis. Beaucoup de gens ont déjà dit à quel point cet album est incroyable, je ne vais donc pas être très originale avec mon opinion : cet album est incroyable. J'aime beaucoup les albums qui s'écoutent de préférence dans l'ordre de A à Z (sans doute à cause / grâce à mon père qui est un grand fan de rock progressif, mais bref autre sujet). Cet album est construit comme une oeuvre cinématographique, portée par l'incroyable voix de Raye, que j'ai trouvé par moment presque lyrique, sans pour autant abandonner la soul et le R&B. Quelle immense star purée.

Un épisode de podcast

L'entretien avec Myriam Bahaffou dans le podcast Renverser la table de Victoire Tuaillon

J'ai beaucoup aimé cet entretien avec la philosophe Myriam Bahaffou, qui se déroule en deux parties intitulées "Comment comprendre les désirs des fascistes" (pas du tout fan de ce titre qui ne reflète pas à mon sens le contenu de l'entretien, mais bon) et "Comment composter son ego". Dans ces entretiens, Myriam Bahaffou évoque son livre Éropolitique : Écoféminismes, désirs et révolution que je n'ai pas lu, mais j'avais plutôt apprécié son livre Des paillettes sur le compost. La philosophie de Myriam Bahaffou fait du bien en ces temps troubles, et elle explique tout de manière accessible, sensuelle, sans rien perdre de sa radicalité. Elle tisse des liens entre pensée décoloniale, féministe, écologique et queer. J'ai particulièrement aimé la deuxième partie, parce que la perspective de tou.tes mettre nos gros ego au compost me plaît bien.

A regarder

Un documentaire sur YouTube

WǑMEN de LouanneManShow

Louanne est une créatrice de contenus et voyageuse (en majorité) bas carbone que je suis et apprécie depuis longtemps. Dans ce documentaire, elle raconte son voyage de deux mois en Chine avec une inconnue qui lui a proposé par mail de l'accompagner dans le pays où elle a grandi. Elles décident d'essayer de rejoindre la Chine sans prendre l'avion, en prenant le transsibérien. Je trouve ce documentaire très sensible et bien réalisé, j'ai été complètement embarquée dans la narration. Je trouve qu'elle aborde sans fioritures plein de sujets qui parleront aux personnes qui ont la chance de pouvoir voyager : les moments de malaise et de décalage avec ce qu'on a imaginé, le face-à-face avec nos privilèges quand on voyage pour le fun quand tant d'autres le font par nécessité, les stéréotypes et les idées reçues (parfois très encouragées par les politiques et médias de nos pays) confrontées à la réalité... Bref, j'ai passé un très bon moment devant ce documentaire !

Une série d'animation

Avatar, le dernier maître de l'air

Oui, je vais vous parler d'une série hyper connue sortie en 2005. Tout simplement parce qu'il y a peut-être encore des gens qui comme moi étaient passé.es à côté ces 20 dernières années, et que je ne PEUX PAS vous laisser dans l'ignorance et l'obscurité. J'ai été complètement happée par les aventures de Aang, Katara, Sokka, Toph (le meilleur perso) et les autres. C'est une série destinée au public jeune mais qui se regarde très bien en tant qu'adulte : l'intrigue est très bien ficelée, les personnages sont complexes et attachants, l'univers inspiré du folkore asiatique est très bien construit. J'étais ravie de retrouver les personnages tous les soirs et j'ai déjà envie de la regarder à nouveau (ça tombe bien, il y a film sequel de la série qui sort en juillet). J'ai moins bien aimé La Légende de Korra qui fait suite à Avatar, mais c'est l'avis d'à peu près tout le monde je crois.

C'est tout pour ce printemps !